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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Joffre, de Rémy Porte.

J'ai terminé il y a deux semaines la lecture de la biographie de Joffre, achetée au Salon du Livre de Paris en mars dernier. Ecrite par le lieutenant-colonel Rémy Porte, historien militaire spécialiste de la Première Guerre mondiale, ce livre s'intéresse à l'une des grandes figures de la Grande Guerre. La victoire de la Marne a assuré à Joffre une place dans la postérité mais peu connaissent réellement son action avant et pendant le conflit mondial. A la fois célébré comme le sauveur de la France en 1914 mais aussi régulièrement accusé d'avoir envoyé à la mort des milliers d'hommes, Joffre suscite généralement des jugements tranchés. C'est ici tout l'intérêt de cet ouvrage qui se propose d'en faire un portrait plus nuancé. Rémy Porte voit juste lorsqu'il explique dans son introduction que les guerres ne sont pas seulement une affaire de soldats, mais aussi de généraux. Une armée exige une impulsion et une direction pour avancer. Loin de mépriser le quotidien des combattants plongés dans le carnage et la mort, Rémy Porte a pour intention d'éclairer cet aspect de la guerre, majeur car c'est la décision issue du cerveau d'un général qui décide de la vie ou de la mort de milliers d'hommes.

L'articulation est assez classique mais méthodique et efficace. On suit le jeune Joseph Joffre durant sa jeunesse puis le début de sa carrière militaire. Cette partie n'est pas inintéressante, bien au contraire. Les jeunes années d'un officier sont les plus marquantes d'une carrière et déterminent la suite. De fait, l'expérience coloniale et métropolitaine acquise par Joffre en tant qu'officier du génie se révélera précieuse par la suite. Le style est limpide et clair, le fond bien documenté. L'auteur ne recherche pas à refaire l'histoire de la guerre, il reste concentré sur son sujet.

Les principales critiquées portées contre le commandement de Joffre concernent la préparation de la guerre par l'armée française, son autoritarisme vis-à-vis du pouvoir politique et un style de commandement impitoyable et prodigue du sang des Poilus. Rémy Porte s'attache donc à nuancer, voire réfuter ces critiques.

La désignation de Joffre à la tête de l'armée française en 1911 lui permet de préparer une guerre qui s'annonce inévitable. C'est ici que ses expériences précédentes s'avéreront utiles. La compréhension et la maîtrise des questions logistiques et ferroviaires par le futur maréchal constituent l'une des clés d'une mobilisation générale suivie d'une concentration rapide des armées françaises. Plusieurs traits de caractères, déjà saillants lors de sa jeunesse, contribueront à l'incroyable retournement de situation de la Marne. Après les défaites d'août 1914, la détermination et l'obstination de Joffre dans la mise en place de son idée de manœuvre, lancer une contre-offensive décisive, pose les bases du coup d'arrêt infligé aux armées allemandes. De fait, l'armée française lancée à la rencontre des armées allemandes n'est pas faite pour la nouvelle guerre industrielle de masse (pas plus que que son adversaire, chacun s'attendant à une guerre courte). L'incroyable bouillonnement intellectuel du corps des officiers les années précédentes lui permit une adaptation sans précédent. La grande armée victorieuse de 1918 est l'héritière de celle de 1914 (1).

La fonction de général en chef constitue une interface sensible avec les armées et le monde politique. Durant cette période marquée par les ravages de l'Affaire Dreyfus et les tensions liées à la laïcisation de la République, ce rôle impliquait de son titulaire dispose d'importantes capacités relationnelles avec les parlementaires et le gouvernement. Joffre en est l'exemple. Respectueux du pouvoir républicain, il reste néanmoins ferme et pointilleux sur le maintien des prérogatives de général en chef. Joffre ne se substitua cependant pas au pouvoir politique. Alors que la crise de l'été 1914 avait aboutit à la prise en compte tacite par le GQG de certains pouvoirs traditionnellement dévolus aux ministères, la volonté du Parlement de conserver la main mena à la chute de Joffre. Se retrouvant progressivement à assumer la direction et la coordination de la stratégie alliée, le général en chef ne pouvait espérer maintenir cette position dans le cadre d'un régime républicain traditionnellement méfiant vis-à-vis des militaires. La détermination des buts de guerre ("ends") est l'apanage du politique, le militaire se contente lui de les mettre en oeuvre ("ways") avec les moyens ("means") mis à sa disposition. La stratégie initiale de Joffre répond ainsi aux contraintes politiques qui interdisent toute violation de la neutralité belge tout en exigeant la reconquête immédiate de l'Alsace-Lorraine. Malgré son éviction brutale, il resta jusqu'à sa mort un officier républicain, respectueux des institutions. Il constitue un contre-exemple intéressant du cas allemand où le gouvernement céda au haut commandement, aboutissant de fait à une dictature militaire.

Ses relations difficiles avec Gallieni, le limogeage controversé de Lanrezac (considéré comme l'un des plus grands tacticiens de l'armée française), l'absence de rupture du front malgré des offensives répétées et sanglantes ternissent la réputation de Joffre. Rémy Porte décortique point à point ces différents aspects en défendant le bilan positif de Joffre qui comprit très tôt que la victoire se jouait en France et que les nations alliées se devaient de coordonner leurs stratégies. Les offensives de 1915 et de 1916 doivent se comprendre comme appartenant à un tout. Rigoureux, implacable et déterminé même lors des heures les plus sombres de 1914, il se montra présent sans être omnipotent. "Se montrer, relever les courages, diriger l'action des commandants d'armée" dit de lui Franchet d'Esperey, autre maréchal de France, lorsqu'il décrit le poids de la volonté de Joffre dans la conduite de la bataille en 1914. La Marne, victoire miracle des armées françaises, n'est en réalité que le résultat de la détermination de Joffre à mettre en oeuvre sa contre-offensive. La bataille de la Somme, née de la volonté de Joffre, s'intègre dans une stratégie interalliée clairement définie et coûta Verdun aux Allemands (2).

Loin d'être un général borné, Joffre fut au contraire un stratège pragmatique et déterminé. "Taiseux" et obstiné de nature, il ne possédait pas des traits de caractère propres à faciliter ses relations avec le Parlement dans un pays en guerre. Il œuvra cependant jusqu'au bout, y compris avec son éviction, pour la victoire finale.

Lu en mai 2016. A lire.

(1) Pour approfondir ce sujet, lire La Chair et l'Acier, l'armée française et l'invention de la guerre moderne 1914-1918, de Michel Goya.

(2) Verdun, pourquoi l'armée française a-t-elle vaincu ? de Claude Franc, permet également de pousser plus loin l'analyse de ce sujet. 

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