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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

La Bataille des Trois Empires : Lépante, 1571, d'Alessandro Barbero.

J’écris une nouvelle fois sur un ouvrage d’Alessandro Barbero : La Bataille des Trois Empires : Lépante, 1571. La thématique de ce livre recoupe largement celle d’un texte de cet historien italien prolifique, également abordé ici en août dernier. Dans le Divan D’Istanbul, l’auteur revenait entre autres sur la complexité des rapports entre la Chrétienté et l’Empire ottoman, relations faites d’échanges et d’affrontements. La bataille de Lépante, et les événements qui la précédèrent, cristallisent ces rapports bien loin de l’opposition monolithique et figée entre un Occident chrétien et un Orient musulman. La Méditerranée de la Renaissance est un espace d’échanges permanents entre l’Europe et l’Asie. Les colonies et possessions vénitiennes parsèment la Méditerranée orientale tandis que le Devirshmé met au service de la Sublime Porte des chrétiens devenus musulmans. De fait, l’ensemble de la hiérarchie civile et militaire ottomane impliquée dans la campagne navale de Lépante est constituée de fonctionnaires et de militaires originaires de familles chrétiennes des Balkans ou même d’Italie. Ici réside le paradoxe de la bataille de Lépante qui au-delà de l’apparent choc des civilisations voit s’affronter trois empires à la fois liés et opposés.

L’Empire ottoman semble alors à son apogée. Un siècle après la chute de Constantinople, il domine la Méditerranée orientale, les Balkans, l’Afrique du Nord et étend son influence jusqu’en Europe centrale. La vague ottomane, arrêtée en 1565 après l’échec du siège de Malte, semble cependant irrésistible. Ses corsaires continuent d’essaimer aux larges des côtes chrétiennes, pillant les navires capturés et réduisant en esclavage leurs passagers. Face au sultan se tient la République de Venise. La Sérénissime, malgré l’expansion turque, est une puissance navale majeure en Méditerranée. Ses marchands commercent avec tout l’Orient tandis que son Arsenal est réputé pouvoir armer et lancer une galère par jour. Elle tient également deux positions importantes aux portes de l’Empire ottoman : la Crète et Chypre. Enfin, l’Espagne de Philippe II est en pleine courbe ascendante. Héritier de Charles Quint, le roi d’Espagne domine un empire dont les possessions s’étendent sur tous les continents. Les guerres et héritages des décennies précédentes ont amené sous son règne la Sicile, Naples et Milan. Non content de posséder un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, Philippe II et ses royaumes jouent un rôle de premier plan en Méditerranée, se considérant en état de guerre perpétuelle face aux Ottomans. En plus de ces trois acteurs, le Pape possède, au-delà de ses Etats, un poids moral important.

En 1570, Venise et Constantinople sont en paix. La cité italienne possède une forte influence au Levant grâce à Chypre, pour qui elle verse un tribut annuel au sultan (signifiant implicitement à celui-ci que l’île lui appartient). La situation stratégique de l’île, au carrefour de l’Anatolie, de la Syrie, de l’Egypte et de la Grèce, en fait une épine permanente dans le flanc de l’Empire ottoman. Héritier de Soliman II le Magnifique, le sultan Selim II règne depuis 1566 dans l’ombre prestigieuse de son père et désire asseoir son prestige et son pouvoir en Méditerranée, notamment après l’échec du siège de Malte en 1565. Chypre constitue dès lors un objectif naturel pour l’expansionnisme ottoman. La Sublime Porte commence alors à préparer la conquête de l’île.

Les préparatifs de la guerre ne passent pas inaperçus aux yeux des diplomates vénitiens en poste à Constantinople. Hommes et équipements pour les galères affluent. Ces dernières constituent le pilier des flottes de guerre en Méditerranée. Puissantes mais fragiles, vecteurs incessants d’épidémies, elles engloutissent des masses de rameurs, de soldats, d’équipements et de ravitaillement que les forces en présence seront toujours bien en peine de trouver. Ce sont ces navires, leurs soldats et leurs chiourmes qui s’affronteront à Lépante, au prix de 25000 morts chrétiens et musulmans.

Alessandro Barbero décortique et analyse avec détails le cheminement qui mène à Lépante. Lentement mais sûrement, il pose la situation, les acteurs majeurs de ce conflit, les moyens utilisés pour le mener. La bataille en elle-même n’occupe que deux chapitres sur 790 pages et se résume finalement au choc violent de deux masses d’hommes, de fer et bois, remporté par la Sainte Ligue grâce à sa puissance de feu écrasante et la supériorité tactique de ses combattants. L’intérêt du livre est qu’il nous fait suivre chaque puissance dans sa préparation de la guerre, les difficiles tractations diplomatiques entre les Etats chrétiens de la Sainte-Ligue, dont les querelles ne semblent jamais finir (et reprennent dans la foulée de la victoire), pour établir une coalition. Nous passons grâce à la plume de l’auteur du siège des forteresses chypriotes aux palais des diplomates, sans oublier les cloaques flottants que sont les galères. Alessandro Barbero ne se contente pas d’enrichir notre connaissance de cette période. Il met ces temps méconnus en miroir face à notre époque. Durant une année de guerre, nous suivons diplomates, espions, militaires, ministres, souverains dans cet espace de métissage et d’échange qu’est la Méditerranée du XVIe siècle. La conquête et la découverte de nouvelles terres ailleurs, le déplacement du centre de gravité des échanges vers l’Atlantique a cependant depuis déplacé notre regard. Malgré la violence des affrontements, la Méditerranée n’a jamais constitué une barrière figée entre civilisations, bien au contraire. Enfin, le véritable sens de la bataille de Lépante n’est pas à trouver dans la destruction en une journée de la flotte ottomane (reconstruite dès l’année suivante) mais dans le choc moral que la bataille constitue. Le vrai triomphe de l’Occident après Lépante ne réside pas dans la victoire de ses galères, coques de bois vulnérables, mais dans l’imprimerie. Partout en Europe se diffuse la nouvelle de la victoire, célébrée par l’écrit et l’image dans toute la Chrétienté. Peu importe la conquête de Chypre et la résurrection de la flotte ottomane, seule la mémoire de Lépante est restée. Guerre de coalition, échanges intercivilisationnels, triomphe de l’information : le monde contemporain n’a rien inventé.  

Octobre 2016. A lire.

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