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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Auguste, les ambiguïtés du pouvoir, de Frédéric Hurlet.

L’héritage romain a été déterminant dans l’histoire de la Méditerranée et de l’Europe, c’est peu de le dire. Langues romanes, Etat de droit, monuments, etc. La liste est longue. Ce legs couvre de nombreux aspects et imprègne toujours nos sociétés. Maître de la Méditerranée, de l’Europe occidentale, des Balkans et de l’Orient, l’Empire romain porte une idée d’universalité qui, des siècles après, anima les Etats européens et méditerranéens. Le couronnement de Charlemagne en 814 relève le titre impérial en Occident. La chute de Constantinople en 1453 marque la fin de l’Empire romain d’Orient, mille ans après celui d’Occident. Les sultans ottomans installèrent leur capitale dans l’ancienne Byzance nouvellement conquise afin de mieux capter cet héritage. Les mots Tsar en russe et Kaiser en allemand sont issus du latin Caesar, l’un des titres porté par les empereurs romains. Nombreux sont les souverains qui ont bâti ou voulu bâtir une monarchie impériale d’inspiration romaine. Le point de départ de cette inspiration est un homme, né lors d’un siècle de crises et dont l’œuvre lui permit de donner son nom au siècle suivant. Il s’agit d’Auguste, premier empereur romain.

Les empereurs romains sont fréquemment ramenés à une galerie de personnages fous ou déséquilibrés. Les noms de Caligula, Néron, Commode parsèment la légende noire des empereurs romains. La réalité du régime impérial romain est pourtant complexe et ne résume pas à un monarque absolu tenant un empire entier sous sa coupe. Le livre de Frédéric Hurlet nous ramène aux origines de ce pouvoir avec sa passionnante biographie d’Auguste. Il s’agit moins dans cet ouvrage de suivre année après année la vie du premier empereur romain que d’étudier le rôle déterminant joué par lui dans l’histoire romaine, ainsi que l’empreinte et l’héritage laissés aux millénaires suivants. Le livre est relativement court (267 pages) et se divise en deux grandes parties égales. La première porte sur la vie d’Auguste, sans être exhaustif, et la nature de son pouvoir ; la seconde sur le mythe d’Auguste et son impact sur l’Histoire et l’historiographie.

L’assassinat de Jules César en 44 avant JC projeta le jeune Caius Octavius, fils d’une famille mineure romaine et petit-neveu par sa mère du dictateur et général romain, dans l’Histoire. Devenu fils par adoption de César suite au testament de ce dernier, Octave devint à 19 ans l’un des acteurs d’une féroce et impitoyable lutte pour le pouvoir à Rome. Sorti vainqueur de cet ultime et sanglant cycle de guerres civiles romaines après le double suicide de Marc Antoine et Cléopâtre, Octave reste à la tête de l’Etat romain. Tout l’enjeu pour lui consiste à se maintenir au pouvoir sans subir le sort de César. Patiemment, Octave entame un processus de réformes constitutionnelles dont l’objectif est de conserver le pouvoir à un seul homme tout en restant fidèle au modèle républicain romain. De fait, Octave se présente comme le restaurateur et le garant de l’Etat romain. Une savante construction institutionnelle concentre dans les mains d’Octave les pouvoirs clés de la Res Publica. Le surnom d’Auguste, donné par le Sénat, parachève cette concentration des pouvoirs militaires, civils et religieux au profit d’un seul homme. La titulature impériale résume la complexité des pouvoirs qui sont accordés à Auguste: Imperator Caesar Divi Filius Augustus, Pontifex Maximus, Tribuniciae Potestatis XXXVII, Imperator XXI, Consul XIII  Pater Patriae. Auguste n’est cependant pas un monarque en titre mais le prince (princeps), le premier des citoyens, investi de pouvoirs existants déjà sous la République. Les racines républicaines du Principat apparaissent également dans le mode de succession du prince : faute d’héritier mâle direct, la transmission du pouvoir se fait par les femmes et leurs fils, associés à la fonction impériale. Etape par étape, l'auteur analyse la vie d'Auguste, les bases de son pouvoir et les composantes qui lui sont associées. Cette analyse claire et bien construite développe précisément la nature et l'exercice du principat augustéen.

La seconde partie nous emmène dans l'héritage d'Auguste à travers les siècles, ce que Frédéric Hurlet appelle la métamorphose du mythe d'Auguste. Il analyse ainsi le modèle augustéen dans les décennies suivant la mort de l'empereur, sa coïncidence avec la naissance du christianisme, sa survivance durant l'époque médiévale, sa résurgence, sous un angle plus ou moins favorable, de la Renaissance aux Lumières, sa récupération par les totalitarismes. Les débats historiographiques sur Auguste sont également abordés et analysés. La nature particulière du Principat suscite encore des débats parmi les historiens sur son essence. Le sous-titre de l'ouvrage, les ambiguïtés du pouvoir, trouve ici sa justification. Monarchie cachée derrière une façade institutionnelle républicaine? Magistrature suprême confiée à un citoyen premier parmi ses pairs? Dyarchie entre le prince et le Sénat? L'homme et son pouvoir se confondent dans une histoire très souvent décriée et injustement oubliée. Placé entre le flamboyant Jules César et la légende noire des mauvais empereurs, le principat d'Auguste n'est pas associé à des victoires militaires majeures (si ce n'est Actium, où des Romains firent couler le sang d'autres Romains) tandis que la proclamation de la restauration républicaine n'a pas modifié la forme des institutions romaines. La modération et le conservatisme de l'homme privé et politique ne font pas de l'Empire une création révolutionnaire. Bien au contraire, Auguste a toujours revendiqué la continuité avec le passé.

Frédéric Hurlet brosse ainsi un tableau élargi d'Auguste : d'abord l'homme et l'empereur, son principat puis son héritage et le mythe qu'il a laissé. Son style méthodique aborde chaque aspect avec précision sans rechercher l'exhaustivité (l'analyse historiographique et la bibliographie constituent une source de références pour qui veut aller plus loin). L'Empire et les hommes qui l'ont gouverné fascinent. Héritiers d'une modeste cité du Latium, ils ont légué au monde une certaine idée de l'universel, celui d'un monde uni et pacifié (idée elle-même ambiguë : à quel prix?) sous un même pouvoir. Il était juste qu'un livre explore la vie et l'héritage d'un homme lui-même prodigue en ambiguïtés, premier à détenir ce pouvoir.

Novembre 2016. 

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