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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

le Plan Schlieffen, un mois de guerre - deux siècles de controverses, de Pierre-Yves Hénin.

Terminé il y a quelques jours, le Plan Schlieffen, un mois de guerre - deux siècles de controverses traite d'un aspect méconnu mais essentiel du premier conflit mondial. Fruit d'une planification minutieuse entamée des années auparavant, les plans de guerre de 1914 organisaient rigoureusement tout un processus de mobilisation-concentration-opérations. Parmi ces plans, le plan Schlieffen fait figure de mythe.

J’avais rédigé il y a quelques mois un avis sur un autre livre au thème similaire (Alfred von Schlieffen, l'homme qui devait gagner la Grande Guerre, de Christophe Bêchet). Les différences de format et la longueur entre les deux ouvrages (plus de 500 pages pour celui de Pierre-Yves Hénin contre deux cents pour celui de Christophe Bêchet) leur donnent à chacun une portée différente. Il ne s’agit donc pas de réaliser une comparaison entre les deux livres. Ces derniers se complètent très bien et constituent un ensemble solide pour acquérir une excellente connaissance de ce fameux plan. De nombreuses légendes planent au-dessus de ce plan : surprise stratégique, responsabilité de l’Allemagne dans la guerre, victoire volée de la Marne, etc. Grâce à l’ouvrage de Pierre-Yves Hénin, nous obtenons une analyse complète et précise du Plan Schlieffen, riches d'enseignements pour l'historien comme pour le praticien de la guerre.

Un premier siècle de controverses

De fait, un plan de guerre n’est pas qu’un document planifiant la manœuvre des armées. Il est le produit d’une culture militaire, d’une doctrine et d’une idée de manœuvre, le plus souvent sortie de l’esprit d’un ou plusieurs hommes. Son étude, afin d’en saisir pleinement les causes et les effets, ne peut donc se limiter à sa planification et son exécution strictes. D’où le sous-titre « deux siècles de controverses » attaché à celui du livre. La première partie du livre remonte jusqu’au début du XIXe siècle pour retracer l’Histoire de ce que Pierre-Yves Hénin appelle « l’institution phare de l’Allemagne impériale » : le Grand État-Major. Héritier du sursaut militaire prussien initié après Iéna et de Clausewitz, cet organe est le cœur de l’outil militaire allemand. C’est lui qui élabore les plans et la doctrine de l’armée. Les succès des guerres d’unification de l’Allemagne (guerre des duchés en 1864, guerre austro-prussienne de 1866 et guerre franco-prussienne de 1870) consacrent le rôle central du Grand Etat-Major, dont le modèle rayonne au-delà des frontières allemandes (la France crée ainsi l’Ecole supérieure de Guerre et l’état-major de l’armée après le traumatisme de 1870). La réputation de professionnalisme des officiers d’état-major allemands se maintient ainsi jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Durant des décennies, le Grand Etat-Major est dominé par la figure d’Helmuth von Moltke, dit l’Ancien, artisan des victoires prussiennes de la décennie 1860-1870. L’autre grande figure de l’armée impériale allemande est Alfred von Schlieffen, chef du Grand Etat-Major de 1891 à 1905. Homme austère et sourcilleux, Schlieffen est le maître stratège de l’armée allemande, dont l’héritage restera vivace des années après sa mort. Pierre-Yves Hénin détaille ainsi méthodiquement le fonctionnement et la doctrine du Grand Etat-Major, l’influence de la pensée clausewitzienne (notamment l’interprétation du rapport politique-militaire par les penseurs militaires allemands ultérieurs), la nature polycratique des institutions militaires allemandes et la problématique de la guerre sur deux fronts (qui hantera jusqu’en 1945 les stratèges allemands). La perte de l’alliance russe et la fin de l’isolement diplomatique de la France, idées maîtresses de la stratégie bismarckienne, menacent l’Allemagne d’une guerre à la fois à l’est et à l’ouest. Durant plusieurs décennies, la stratégie allemande oscille ainsi entre un effort initial à l’est ou à l’ouest, mettant chaque année ses plans à jours. De ces réflexions, l’Histoire a retenu le Plan Schlieffen. Tiré du Grand Mémoire rédigé par Alfred von Schlieffen juste avant son départ en retraite, ce plan plaide pour un assaut massif contre la France à travers la Belgique et le sud des Pays-Bas. Les conditions de rédaction de ce document est longtemps resté mal connu et incomplet suite à la destruction des archives militaires allemandes en 1945 et a fait l’objet de nombreux débats et postulats. Pierre-Yves Hénin nous propose une version complète du texte du Grand Mémoire. Il en délivre une fine analyse sur le contenu et la réflexion stratégique et opérationnelle qui sous-tend la rédaction de ce document. Le contexte stratégique (la neutralisation temporaire de la Russie après sa défaite face au Japon en 1905) est un élément déterminant de l'idée de manœuvre du plan Schlieffen, particulièrement bien démontrée dans l'ouvrage.

Un mois de guerre

Schlieffen n’a cependant jamais eu l’occasion de mettre son plan à exécution. Parti à la retraite le 31 décembre 1905, il meurt en 1913 sans voir le déclenchement de la guerre pour laquelle il s’était préparé des années durant. C’est Helmut von Moltke le Jeune, neveu du premier, qui est responsable de la préparation et de la mise en œuvre des plans de guerre allemands. Beaucoup a été écrit sur Moltke le Jeune, accusé d’avoir trahi l’esprit du maître et renoncé à l’audace de son plan. L’auteur démontre en réalité que le successeur de Schlieffen est au contraire resté fidèle à son idée de manœuvre tout en renforçant l’audace du plan initial. La Prusse orientale n’est défendue que par un minimum de forces. Le coup de main sur Liège, verrou au milieu du couloir d’invasion allemand, est un impératif pour la réussite du plan de Moltke. Plus au sud, le renforcement de l’aile gauche allemande montre que le chef du Grand Etat-Major caresse l’espoir d’une offensive contre l’aile droite française. Ironiquement, le prétendu fossoyeur du plan Schlieffen en devient le plus fidèle disciple en appliquant le schéma de la bataille de Cannes (double enveloppement par les ailes), sur laquelle Schlieffen a tant écrit. Alors que la Russie est redevenue une menace sur les frontières orientales de l'Allemagne, l'idée de manœuvre de Schlieffen, adoptée dans un contexte où une guerre sur un front était la plus probable, constitue toujours paradoxalement le cœur de la stratégie allemande : assaillir en premier la France pour ensuite concentrer les efforts contre la Russie. La démonstration de Pierre-Yves Hénin est ici très intéressante car elle clarifie beaucoup d'idées reçues sur l'héritage de Schlieffen et la manière dont Moltke le Jeune l'a assumé : audace et conservatisme du successeur de Schlieffen, paradigmes de Cannes et Leuthen, paradoxes et limites de la stratégie allemande.

Un plan de guerre s’oppose nécessairement à celui de l’ennemi, dont la volonté en contrariera la réalisation d’une manière ou d’une autre. Il en est ainsi du plan Schlieffen. Les Français et les Britanniques n’ont jamais été dupes du respect de la neutralité belge par l’Allemagne. Très tôt, les états-majors de l’Entente se sont préoccupés de la défense de la frontière franco-belge. Ainsi, la surprise ne vient non pas de la violation de la Belgique par l’armée allemande, mais de la chute rapide de la forteresse de Liège, de l’ampleur de son aile marchante et du déploiement en première ligne des corps de réserve allemands (l’armée française avait fait le choix de les maintenir en seconde ligne). La bataille des frontières constitue une lourde défaite pour les armées alliées qui battent en retraite. Mais une conjugaison de facteurs (la pression russe à l’Est qui conduit Moltke à dégarnir son aile marchante, son absence de conduite des opérations tandis qu’à l’opposé, Joffre fait preuve d’un sang-froid inébranlable et maîtrise le mouvement de ses armées) renverse la situation. L’armée allemande est vaincue sur la Marne et recule à son tour. Le front se fige en quelques mois. L’échec du plan Schlieffen est consommé.

Un second siècle de controverses

L’Histoire ne s’arrête pas à l’échec du plan Schlieffen. Un siècle après la Grande Guerre, ce dernier reste un sujet brûlant. Le lecteur entre alors dans la troisième partie du livre : une étude historiographique du plan Schlieffen. Pierre-Yves Hénin distingue dans son étude trois « après-guerres » qui se sont chacune emparées du plan Schlieffen. La défaite de 1918 a infligé à l’Allemagne un lourd traumatisme dans lequel se trouvent les racines de la Seconde Guerre mondiale. Le pays connaît alors un déni de défaite. Moltke le Jeune (mort en 1916 donc incapable de se défendre) est désigné par d’anciens officiers allemands comme responsable de la défaite de la Marne. Ce n’est pas le plan Schlieffen qui est en cause mais son exécuteur. Après la Seconde Guerre mondiale, le plan Schlieffen est à nouveau instrumentalisé pour exonérer le peuple allemand de sa responsabilité dans le déclenchement des hostilités. Seul le militarisme prussien, personnifié par Schlieffen et Moltke, était à l’œuvre dans la mécanique belliciste de 1914. Enfin, après la Guerre froide, un auteur américain, Terence Zuber, nie l’existence du plan Schlieffen en affirmant que l'Allemagne possédait une stratégie défensive. Ses recherches visent ainsi à démontrer que le Grand Mémoire ne peut prétendre au statut de véritable plan de guerre. Pierre-Yves Hénin s’engage clairement contre les conclusions de Zuber. Son analyse en trois temps s’achève par une double conclusion sur le plan Schlieffen - Le plan Schlieffen possède une responsabilité indirecte dans le déclenchement de la guerre. Le rythme des opérations exigé par son application a ainsi considérablement réduit la marge de manœuvre du gouvernement allemand ; - Face au problème stratégique d’une guerre sur deux fronts, le plan Schlieffen s’est imposé comme la solution : vaincre la France pour peser sur le Royaume-Uni (« théorie de l’otage ») puis se retourner contre la Russie. Paradoxalement, dans le cas d’une guerre sur deux fronts, l’Allemagne a adopté une stratégie pour une guerre sur un front.

L’auteur consacre enfin un chapitre à différentes conclusions alternatives du plan Schlieffen. S’ouvrant sur une démonstration de l’utilité de la méthodologie contrefactuelle, il étudie ensuite différentes situations dans lesquelles l’offensive allemande bascule vers le succès ou un échec plus complet. L’intérêt de ce chapitre ne réside pas dans son caractère uchronique, le fameux « et si », mais dans la nature non déterministe de l’Histoire. Il ne s’agit pas de revisiter cette dernière mais d’en tirer de nouveaux enseignements par l’identification et la mise en perspective de ses points de bascule. Il est ainsi possible d’établir une analyse de ses causalités. C’est un exercice historique peu courant auquel je me retrouve pour la première fois confronté mais dont la lecture s’est révélé très intéressante grâce au souci du détail et de la précision de Pierre-Yves Hénin.

Conclusion

Il est peu de le dire : le livre de Pierre-Yves Hénin est dense, mais également passionnant. Méthodique et précis, il donne à l’historiographie française de la Première Guerre mondiale un ouvrage exhaustif sur un pan essentiel du premier mois du conflit. Embrassant de nombreux domaines, de Clausewitz au déroulement de la bataille de la Marne, l’ouvrage livre suffisamment de références pour comprendre sans se perdre. Le lecteur navigue ainsi à travers la pensée militaire allemande, le fonctionnement de l’état-major allemand, sa stratégie et enfin l’historiographie du plan Schlieffen. Il permet également de comprendre les rouages de la planification stratégique et opérationnelle. Enfin, il démontre le rôle clé tenu par le militaire, chargé d’apporter une réponse à un problème stratégique, et les errements auxquels il peut se livrer. La lecture de l’ouvrage nécessite cependant une base de connaissances solides sur la Première Guerre mondiale car si l’auteur utilise abondamment les cartes et développe longuement ses explications et démonstrations, le sujet est trop dense pour lui permettre de revenir sur tous les points évoqués. Enfin, le livre de Pierres-Yves Hénin illustre puissamment la justesse de cette citation de Moltke l'Ancien : "il n'y a pas de plan d'opération qui puisse avec quelque certitude s'étendre au-delà de la première rencontre avec les principales forces de l'ennemi". Un beau rappel à la nécessaire mobilité intellectuelle de tout homme de guerre.

Décembre 2016.

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