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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Le Pouvoir au féminin, Marie-Thérèse d'Autriche, d'Elisabeth Badinter.

Je suis très peu familier avec Elisabeth Badinter, dont c'est la première fois que je lis un livre. C’est un sujet intéressant que nous propose cet écrivain féministe reconnue. Le titre, Le Pouvoir au féminin, laisse penser de prime abord que l’ouvrage s’intéresse au pouvoir exercé par les femmes. Il s’agit en réalité du pouvoir exercé par une femme : Marie-Thérèse d’Autriche, impératrice autrichienne, dont le règne s’étendit sur toute l’Europe centrale. C’est donc un angle d’attaque original que choisit l’auteur de cette biographie non exhaustive d’une grande figure du XVIIIe siècle. Car Marie-Thérèse exerce un pouvoir absolu, inflexible et autoritaire, et non pas un pouvoir progressiste. Malgré le partage nominal du pouvoir avec son mari François de Lorraine, celui-ci ne le fut en réalité qu’en apparence. Elisabeth Badinter dépasse le simple récit du règne d’une tête couronnée pour s’intéresser au vécu du pouvoir par une femme. Pouvoir et féminité apparaissent comme incompatibles au 18ème siècle. Or, durant son règne, Marie-Thérèse donne naissance à seize enfants, est une épouse amoureuse et un chef d’Etat exerçant pleinement son pouvoir. Dans le cas de Marie-Thérèse, la femme et le chef d’Etat ne cessent de s’imbriquer. Ce sont les contradictions et les complémentarités de cette imbrication, dans laquelle pouvoir et féminité pèsent mutuellement l’un sur l’autre, que s’attache à comprendre Elisabeth Badinter.

La condition féminine au XVIIIe siècle, en particulier dans la très conservatrice famille des Habsbourg, ne prédispose pas à léguer à une jeune archiduchesse le prestigieux héritage de cette puissante dynastie. De fait, Marie-Thérèse n’est qu’une héritière par défaut et ce sont ses talents et son habilité qui l’imposent comme maître incontesté des États des Habsbourg. Sa légitimité comme monarque est attaquée à la fois sur les plans intérieur et extérieur.

Son règne commence difficilement par la Guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) menée contre la France et la Prusse. Malgré la perte de la Silésie au profit des Prussiens, Marie-Thérèse obtient la reconnaissance de la Pragmatique Sanction, par laquelle son père l’empereur Charles VI la désignait comme héritière du trône. Un nouveau conflit (la Guerre de Sept Ans, 1756-1763), menée cette fois aux côtés de la France après un spectaculaire renversement d’alliance, oppose une nouvelle fois l’empire de Marie-Thérèse à Frédéric II.

Sur le plan intérieur, Marie-Thérèse ne peut être impératrice titulaire du Saint-Empire romain germanique. Afin de conserver la couronne impériale au sein de la dynastie des Habsbourg, son mari François de Lorraine est élu empereur. La jeune femme, impératrice consort, continue de régner personnellement sur ses Etats, notamment comme archiduchesse d’Autriche, roi de Hongrie (et non reine) et reine de Bohème. La distinction entre le corps naturel et le corps politique du monarque faite par l’auteur ajoute une explication très intéressante à la nature du pouvoir de Marie-Thérèse. Le corps d’une femme possède une troisième fonction : la reproduction. Le corps maternel, abondamment commenté car chaque grossesse royale est observée et scrutée, semble alors incompatible avec l’exercice du pouvoir. L’impératrice instaure une co-régence avec François à la tête de ses États. Le sens politique de Marie-Thérèse apparaît d’emblée lorsqu’elle proclame que l’association au pouvoir de son mari vise à répondre aux obligations de sa condition féminine (indisponibilité lors des grossesses, incapacité de commander ses armées). La co-régence ne limite pas le pouvoir de Marie-Thérèse : il le renforce en désamorçant les critiques contre l’exercice du pouvoir par une femme. Marie-Thérèse exploite habilement le rôle maternel de son corps en posant comme la mère de ses sujets. Elisabeth Badinter s’appuie sur l’abondante correspondance de Marie-Thérèse pour dévoiler au lecteur les réflexions de cette dernière sur le poids de sa féminité sur son pouvoir, mais aussi le poids du pouvoir sur sa féminité. Eloignée des champs de bataille alors que ses armées combattent aux frontières, Marie-Thérèse écrit vivre sa propre guerre à chaque accouchement. La maternité au 18ème siècle est pour une femme l’épreuve suprême, susceptible de déboucher sur la mort ou l’invalidité. Chef d’Etat régnant sur l’Europe centrale, en guerre contre les autres puissances européennes, Marie-Thérèse affronte seize fois l’épreuve suprême.

La contradiction entre la mère et la souveraine prend un nouvel essor durant les dernières décennies du règne de Marie-Thérèse avant sa mort en 1780. La disparition précoce de l’empereur François mène à une seconde co-régence, cette fois avec son fils Joseph II. Ce dernier, jeune homme ambitieux impatient de réformer l’empire, ronge son frein et entre dans une opposition croissante à sa mère. Celle-ci conserve pourtant fermement le pouvoir. Comme l’écrit sobrement Elisabeth Badinter dans sa conclusion, la souveraine l’emporte sur la mère. L’imbrication des trois corps, politique, naturel et maternel, incarnée par Marie-Thérèse ne pouvait que déboucher sur des déchirements. L’archiduchesse d’Autriche lègue cependant une leçon à l’Histoire : jusqu’à la mort, elle assume son pouvoir. Non pas malgré le fait qu’elle soit une femme, mais parce qu’en dépit de leurs contradictions, le pouvoir et la féminité sont compatibles.

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