L’Offensive Nivelle (1917), autopsie d’un échec, de Claude Franc

Publié le par hogass_1864

 

Auteur prolifique, Claude Franc avait déjà régalé le lecteur avec son ouvrage Verdun, Pourquoi l’armée française a-t-elle vaincu ? Il s’y livrait à une analyse fine et précise des conditions de la victoire française. Il renouvelle l’exercice en s’intéressant cette fois à l’offensive du Chemin des Dames d’avril 1917, si funeste dans la mémoire collective française. 

Je me suis toujours interrogé sur cette opération. Resté aux yeux de l’Histoire comme un boucher incompétent, le général Robert Nivelle recueille peu d’éloges sur sa personne. Son ascension fulgurante depuis 1914 et sa victoire à Verdun ont pourtant montré ses capacités militaires. Pouvait-il réussir ? L’offensive du Chemin des Dames partait-elle d’un mauvais postulat ou pouvait-elle déboucher sur un succès ?
 
Ne nous attendons pas à trouver dans ce livre un récit factuel de l’attaque française (8 pages seulement y sont consacrées). Le cœur de l’ouvrage réside en réalité dans l’analyse du processus de planification par le haut commandement français (analyse basée sur de riches annexes comprenant les plans d’opérations de l’époque). Il ne s’agit pas d’oublier les hommes qui se battent et meurent dans les tranchées. Cependant, les combattants obéissent à des ordres qui sont les déclinaisons de plans d’opérations élaborés dans les états-majors. Il n’est pas possible de comprendre pourquoi un soldat français monte à l’assaut du Chemin des Dames sans s’intéresser à ce processus. C’est en cela que l’Offensive Nivelle est une lecture passionnante : récapitulant situation stratégique, forces en présences, écoles de pensée tactique (relire la Chair et l’Acier, l’Invention de la Guerre moderne, de Michel Goya), organisation du haut commandement, il redonne toute sa profondeur et son sens à l’attaque lancée en avril 1917. 

D’emblée placé dans une situation délicate (gouvernement désireux s’impliquer dans la conduite des opérations, subordonnés remuants) après l’éviction de Joffre en décembre 1916, Nivelle ne parvient pas à réaliser l’unité du commandement français autour de sa personne. Le temps passé à endosser sa nouvelle fonction laisse ainsi aux Allemands le délai nécessaire pour récupérer de la bataille de la Somme tandis que l’allié russe est secoué par la révolution. Nivelle doit également compter avec les Britanniques, peu enclins à se placer sous ses ordres, alors que Joffre disposait d’une autorité incontestée dans le camp allié. De fait, la planification de l’offensive est loin d’être optimale. 

Le prestige tiré par Nivelle de sa victoire récente à Verdun (relire Verdun, Pourquoi l’Armée française a-t-elle vaincu? Claude Franc démontre que Nivelle, et non Pétain, est le véritable vainqueur de la bataille) suscite d’immenses espoirs en France. Grâce au tandem Nivelle-Mangin et sa méthode couronnée de succès à Verdun, 1917 doit être l’année de la percée décisive tant attendue. Toutefois, minée par les divergences entre généraux français (Micheler, commandant de groupe d’armées, n’a pas du tout la même conception de l’attaque que son subordonné Mangin), l’aveuglement de Nivelle quant à ces dernières, les maladresses répétées du gouvernement qui sape l’autorité du commandant en chef, l’offensive, lancée dans des conditions météorologiques difficiles, échoue à percer le front allemand. 

Loin d’être un ratage complet (le Chemin des Dames est conquis tandis que les Allemands subissent des pertes sensibles), l’offensive du Chemin des Dames ouvre une crise du commandement qui aboutit au départ de Nivelle et à la nomination de Pétain (qui profit du discrédit de son prédécesseur pour devenir « le » vainqueur de Verdun). Sous sa direction, l’armée française abandonne le rêve d’une percée décisive et s’oriente sur le modèle d’une guerre d’usure, alimentée par une industrie de guerre livrant chars, avions et canons à plein régime. Alors que l’armée allemande s’apprête à lancer ses divisions à l’assaut de l’Ouest, cette politique livrera à Foch un formidable outil militaire, moderne et terriblement efficace (voir Les Vainqueurs, de Michel Goya) lorsque le choc final surviendra.

Remarquablement bien écrit, riche en détails et précis dans ses descriptions et analyses, le livre de Claude Franc nous propose une lecture claire et passionnante, indispensable pour compléter notre connaissance de cet épisode mal-aimé de l’Histoire militaire française.

Octobre 2018. A lire.

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