Pétain, de Bénédicte Vergez-Chaignon

Publié le par hogass_1864

En refermant la dernière page de Pétain, de Bénédicte Vergez-Chaignon, paru récemment en format poche, j’ai ressenti une pointe de regret. Car cette biographie appartient à cette catégorie de livres dont on voit la fin approcher avec une certaine appréhension, tant la lecture est plaisante et passionnante. La récente querelle mémorielle du 11 Novembre (honorer ou pas la mémoire des maréchaux de la Grande Guerre, groupe d’officiers dont Pétain fit partie ?) a démontré que la place de Pétain dans la mémoire nationale est loin de constituer un sujet apaisé. Cela justifie largement la lecture du livre de Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne spécialiste de Vichy. 

Il ne s’agit pas dans ce livre de dissocier un « bon » Pétain vainqueur de Verdun (sur ce point, lire Claude Franc : Verdun, pourquoi l’armée française a-t-elle vaincu?) d’un « mauvais » Pétain suppôt de la Collaboration. Bien au contraire : c’est le même homme dont il est question. Pétain fut l’homme providentiel de l’été 1940 grâce à son immense prestige issu de la Grande Guerre. Il fut chef de l’Etat français car il était maréchal de France. Il fut maréchal de France car il fut reconnu comme l’un des généraux victorieux de de 1918. Les schémas de réflexion et méthodes de l’homme furent notamment hérités d’années d’expérience en état-major. La Révolution nationale fut le fruit de décennies de réflexions et d’observations d’un homme qui vécut la chute du Second Empire, l’Affaire Dreyfus, le premier conflit mondial et les crises de l’Entre-deux-guerres. Couvert d’honneurs après la victoire de 1918, honoré comme un héros en France et à l’étranger, Pétain se forgea progressivement la conviction qu’il pouvait, comme en 1917 durant les mutineries, être un nouvel homme providentiel pour le pays. Et surtout, il acquit le goût du pouvoir. Malgré des compétences mitigées d’homme d’Etat et son état de santé mental et physique déclinant (Bénédicte Vergez-Chaignon développe longuement et régulièrement ces différents points au fil des chapitres), Philippe Pétain aime le pouvoir. Alors que Vichy et son influence sur la France sombrent peu à peu, Pétain ne cesse d’intriguer pour reprendre à Pierre Laval les rênes du gouvernement tout en voulant démontrer aux Allemands qu’il est indispensable. Loin d’être le bouclier agissant de concert avec le général De Gaulle en tant qu’épée, Pétain engagea l’Etat français dans la Collaboration avec l’idée fixe qu’il fallait préparer le traité de paix à venir avec l’Allemagne nazie. Après la Libération, son rayonnement, son caractère de figure tutélaire du régime de Vichy l’identifient si bien à la Collaboration que son procès devient une nécessité politique afin de pouvoir légitimer et lancer l’Epuration. Les sentiments ambivalents que le condamné suscite rendent très sensibles la question de sa libération ou de l’aménagement de ses conditions de détention. Plusieurs décennies après sa mort, la sépulture de Pétain revient régulièrement dans l’actualité. 

Face à cette vie dont le cheminement mena Pétain de Verdun à Sigmaringen en passant par Vichy, Bénédicte Vergez-Chaignon propose un livre passionnant. Les chapitres se succèdent de la naissance jusqu’à la mort de Pétain, ponctuées de nombreux extraits ou citations. L’ouvrage n’est pas une Histoire de Vichy (et lorsqu’il la développe, c’est pour montrer le lien indissociable entre Pétain et le régime qu’il fonda) mais s’intéresse bel et bien à Pétain. Quelles furent ses convictions, ses méthodes, ses réflexions, ses responsabilités, ses compétences ? Pourquoi et comment l’isolement de la cellule de l’île d’Yeu a-t-il succédé à la gloire du 14 juillet 1919 ? Il ne s’agit pas pour l’historienne de prendre parti mais d’analyser sereinement et méthodiquement la vie d’un homme qui cumula à la fois les honneurs et l’opprobre. A noter cette phrase de l’introduction qui résume l’aspect tragi-comique de la vie de Philippe Pétain : « Mort à 82 ou 83 ans, le maréchal Pétain aurait été enterré comblé d’honneurs. Ses cendres auraient été transférées à l’ossuaire de Douaumont, parmi les morts de Verdun, selon ses dernières volontés. […] Mais, en véritable personnage faustien, Philippe Pétain a acheté ses années de vie supplémentaire au prix de sa gloire et de sa postérité historique ». 

A lire. Mars 2019.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Je découvre votre blog "par hasard" et je m'en félicite :-). Merci beaucoup pour cette très intéressante chronique. J'ai acheté le livre il y a quelque temps, mais mon élan est freiné par le nombre de pages, nul doute que cela va changer !
Répondre
D
Heureux hasard dans ce cas! Merci pour ce retour. Je suis ravi si mon article vous incite à lire ce livre passionnant. Au plaisir d’échanger dessus