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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

La Campagne de 1815 en France, de Carl von Clausewitz


Cet article a été enregistré en podcast : lien vers le podcast.

Carl von Clausewitz a légué à la pensée militaire un ouvrage incontournable, De la Guerre, pour lequel il est mondialement connu et encore lu et étudié sous toutes les coutures. Vétéran des guerres napoléoniennes, Clausewitz a connu à la fois la défaite (en 1806 lorsque Napoléon écrase la Prusse) et la victoire (en 1815 en tant chef d’état-major d’un corps d’armée prussien). Acteur de cette dernière campagne, il en tire un court ouvrage, Campagne de 1815 en France, où il relate la campagne et en analyse les tenants et les aboutissants. 

Cette étude paraîtra lapidaire pour le lecteur : Clausewitz ne s’embarrasse pas avec une introduction ou une conclusion. L’entrée en matière est directe et abrupte, le style est sec. Cela fait la force du livre qui exprime les idées de son auteur avec concision. L’intérêt du récit est inégal sans que cela ne pénalise l’ouvrage. Ce dernier ne contient pas de cartes et la lecture requiert une certaine connaissance de la géographie belge pour suivre les mouvements des armées. De plus, à moins de connaître les capacités de mouvement ou de combat d’un corps d’armée, certains points peuvent paraître obscurs. Clausewitz s’adresse à un public contemporain de la campagne, familier des manœuvres d’une armée de l’époque. Les écrits sur le sujet du penseur prussien lient le vécu et la pensée de celui-ci (avec les limites que sont le biais prussien de l’auteur et la documentation disponible de l’époque, plus incomplète qu’aujourd’hui). Parmi une très prolifique historiographie de la bataille, ce point de vue prussien a également l'avantage de proposer au lecteur une autre vision que celles offertes habituellement par d'autres auteurs français ou britanniques.
 
Les conclusions sur le pari napoléonien d’une victoire décisive en Belgique ramènent insensiblement à la célèbre formule « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». L’offensive de Napoléon en Belgique obéit à des objectifs politiques : il lui faut une éclatante victoire hors des frontières du pays pour asseoir son pouvoir en France et espérer rééquilibrer le rapport de force militaire. D’où la prise de risques stratégique et opérationnelle. L’audace paye durant la phase initiale et l’armée prussienne est battue à Ligny le 16 juin. La mauvaise exploitation de sa victoire par l’Empereur le mène cependant à la défaite deux jours plus tard. Clausewitz est peu amène avec Napoléon qu’il nomme sèchement Bonaparte tout au long de l’ouvrage. Analysant les différentes décisions prises par l’Empereur durant la campagne, il estime le futur exilé de Sainte-Hélène bien en deçà de ses capacités habituelles. Il réfute les critiques de Napoléon envers Ney et Grouchy. Au contraire, l’homme d’Austerlitz a méjugé du rapport entre la pensée et la réalité. Une fois Grouchy lancé à la poursuite des Prussiens, il était trop tard pour lui demander se placer en couverture de l’armée française entre Blücher et Wellington, puis de lui demander de rejoindre le champ de bataille de Waterloo. 

Quelques notions familières transparaissent : centre de gravité, forces morales, imposer sa volonté. Clausewitz ne cesse, en s’appuyant sur les faits de la campagne de 1815, de lier la théorie et l’action, principes et réalité de la guerre. Il prolonge la réflexion par la prospective. Quelles autres options s’offraient à Napoléon après le 16 juin ? Sous la plume de Clausewitz, poursuivre Blücher sans relâcher la pression aurait été bien plus efficace que d’attaquer Wellington à Waterloo. Le jugement sur l’Empereur est une nouvelle fois dur : entre un succès assuré contre Blücher et un succès bien plus brillant mais à conquérir contre Wellington, Napoléon a choisi la seconde option. En pleine déroute, l’armée prussienne était pourtant bien plus vulnérable que l’armée anglo-alliée. A l’inverse, dans les jours qui suivent Waterloo, l’effondrement moral et la désagrégation de l’Armée du Nord mettent en relief l’exploitation de l’avantage psychologique acquis après une victoire. Épuisée par la campagne puis la poursuite, son efficacité militaire réelle réduite, l’armée prussienne achève néanmoins l’anéantissement des forces françaises en maintenant une pression continue. La destruction de la principale armée française obtenue, la Coalition est alors libre d’imposer sa volonté à la France. 

Ne boudons pas notre plaisir à la lecture de cet ouvrage dont la réédition date (1993, le prix est encore en francs). La concision du style, l’alternance des faits et des analyses portent le lecteur jusqu’à la fin. Waterloo et sa campagne fascinent, tant les frictions chères à Clausewitz y sont nombreuses. Avec rigueur, ce dernier décortique la campagne, énonce ses principes sans perdre de vue la réalité. Loin d’être issu des méandres de l’esprit de cet officier prussien, ce livre trouve au contraire ses racines dans l’action et le vécu. Lire le récit et l’analyse de cet écrivain, acteur et témoin de cet événement décisif dans l’Histoire du XIXe siècle, c’est déguster une pièce de choix parmi les milliers de pages à lire par tous ceux intéressés par les nombreux débats sur Waterloo. 

Juillet 2019. A lire. 

 

 

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