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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Mémoires de Napoléon : l’île d’Elbe et les Cent-jours, de Napoléon Bonaparte, présentées par Thierry Lentz

Pour toute personne s’intéressant aux Cent-Jours, et plus particulièrement à la bataille de Waterloo et ses prémices, une abondante littérature existe. Parmi toutes ces œuvres, celle dictée par le principal protagoniste constitue un incontournable. Moins connues que le Mémorial de Saint-Hélène, livre fondateur de la légende napoléonienne, les Mémoires de Napoléon sont pourtant le témoignage direct de celui qui fit trembler l’Europe durant près de 15 ans. La réédition en poche par Tallandier permet de redécouvrir ces mémoires qui se divisent en trois tomes : la campagne d’Italie, la campagne d’Egypte et les Cent-Jours.

Le livre débute par une présentation détaillée de Thierry Lentz divisée en deux parties. Une première est générale et commune aux trois tomes, la seconde est spécifique à chaque tome. L’historien du Premier Empire revient en détail sur l’histoire des mémoires, aussi passionnante que leur contenu. Dans les mois qui suivent sa défaite, Napoléon met en place une fabrique des mémoires avec l’entourage qui l’accompagne dans son exil. Un intense travail de recherche, de rédaction de notes se met en place. De longues journées et soirées sont consacrées à la dictée. Une bibliothèque est constituée tant bien que mal. Inlassablement, méthodiquement, Napoléon dicte, relit, corrige. Une fois le texte terminé, comment le faire passer à la postérité ? Sur une île isolée et surveillée comme Sainte-Hélène, cela semble relever de l’impossible. Les mémoires parviennent pourtant à quitter l’île puis être publiées. En cela, la présentation de Thierry Lentz introduit l’ouvrage avec clarté, écrivant à côté de la grande Histoire des Cent-Jours celle bien plus modeste mais tout aussi déterminante et décisive d’un texte écrit dans l’exil.

Lorsqu’il s’attelle à la rédaction de ses mémoires, Napoléon a en tête des ambitions d’historien (il parle de lui à la troisième personne du singulier, travaille méthodiquement avec une équipe de collaborateurs dévoués à la tâche). Il ne s’agit pas évidemment pour lui d’être impartial, surtout sur un thème aussi sensible et controversé que Waterloo. Il était évident qu’un événement aussi cataclysmique que cette défaite ne pouvait être laissé de côté. Après l’euphorie du vol de l’aigle, la chute fut d’autant plus dure. “Sans cesse, il revient sur la bataille de Waterloo. Comment a-t-il pu la perdre ? Il semble qu’il ne l’ait jamais compris” écrit Thierry Lentz. L’Empereur distribue les bons et mauvais points, il n’affabule pas mais tourne la vérité dans son sens. Deux cent ans plus tard, il est encore impossible de déterminer ce qui s’est vraiment passé (les fameux ordres donnés à Ney au sujet des Quatre-Bras, etc). Les Alliés du Congrès de Vienne sont à l’initiative de la guerre. Murat est désigné responsable de l’échec des ouvertures de paix faites par Napoléon au début des Cent-Jours. Grouchy endosse à jamais la lourde responsabilité de n’avoir su marcher au son du canon. Sous la plume de Napoléon, Waterloo a manqué de très peu d’être une victoire française tandis que l’état de l’armée les jours suivant la défaite permettait la poursuite de la résistance. La défaite finale n’était pas inévitable : elle fut le fruit de l’incompétence et de la trahison. 
C’est ici l’un des intérêts majeurs de l’oeuvre qui est indissociable d’une lecture critique et raisonnée, comparative d’autres ouvrages. La comparaison avec La Campagne de 1815 en France, de Clausewitz, montre par exemple deux points de vue opposés sur les capacités de résistance française après Waterloo. Là où Napoléon décrit une armée quasiment rétablie, l’officier prussien estime l’armée française en déroute totale. Les exemples abondent et la double lecture ouvre des perspectives intéressantes sur l’étude de la campagne de Belgique.

Un autre intérêt de l’ouvrage réside tout simplement dans la lecture. Napoléon est un écrivain remarquable. Le vol de l’aigle décrit par l’aigle lui-même est un délice et dévoile une facette autre que celle du conquérant et législateur infatigable, celle d’un homme aimant écrire, qui a le goût des mots. L’homme construit sa légende par la plume. Le récit de la campagne de Belgique et des jours précédant Waterloo offre des pages haletantes où l’écrivain se mêle à l’historien et au militaire (l’analyse des opérations décisives de juin 1815 par un stratège d’exception, « le dieu de la guerre » selon Clausewitz, ne peut être laissée de côté). Par son talent littéraire, Napoléon parvient à glisser un sentiment de suspense. Nous connaissons l’issue mais la victoire nous semble à portée de main. De fait, les mémoires se dévorent en quelques jours. 

Aucun espoir d’impartialité en lisant ce livre : il est écrit avant tout pour la postérité. Napoléon se présente à son avantage, cisèle ce qu’il léguera aux générations futures. Mais c’est justement pour cela qu’il ne faut pas en dédaigner la lecture. Ces mémoires ouvrent une réflexion sur la méthode historique, le travail de l’historien. Où commence l’Histoire, où s’arrête la postérité ? Avec un talent incontestable d’écrivain, Napoléon offre ici un passionnant exercice d’esprit critique.

Juillet 2019. A lire. 

 

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merci
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