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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Bloody April : la bataille de Shiloh, 6-7 avril 1862

En avril 1862, la Guerre de Sécession fête bientôt son premier anniversaire. Si le Nord et le Sud se sont déjà affrontés dans plusieurs batailles rangées, Shiloh frappe ses contemporains par la violence des combats qui y furent livrées, marquant une nouvelle escalade dans la guerre civile américaine.

 

  • Introduction

Le mois d’avril 1862 doit son surnom de « Bloody April[1] » à la bataille de Shiloh, livrée entre les armées fédérale et confédérée le 6-7 avril 1862, sur les rives de la rivière Tennessee. Cette bataille (appelée Pittsburg Landing par les nordistes) est un choc pour ses contemporains. A cette époque, jamais l’Amérique n’a connu de bataille plus sanglante. La dureté des combats, qui s’étalent sur deux jours, frappe les Américains, du Nord ou du Sud. De fait, Shiloh n’est que le précurseur d’une longue série de rencontres sanglantes entre les armées bleues et grises. Les combats de Shiloh[2] ne sont pas à sens unique. Le premier jour voit les rebelles déferler par milliers sur des Fédéraux endormis. Tandis qu’au deuxième jour, une vague bleue brise les sudistes épuisés. Alors que le cent-cinquantenaire de cette terrible bataille fut commémoré aux Etats-Unis en 2012, il s’agit de revenir ici sur cet « Avril sanglant », de retracer le déroulé des combats, d’analyser les réactions des généraux nordistes et sudistes et de mettre en perspective les conséquences immédiates et lointaines de Shiloh. C'est également l'occasion de s'intéresser plus particulièrement au théâtre d'opérations de l'Ouest, plutôt méconnu à côté de l'Est et de ses célébrités comme Lee, Jackson, Bull Run ou Gettysburg.

  • On the road to South

Les origines de la bataille remontent à février 1862. Au cours de ce mois, le major général Grant, ancien West Pointer tout juste revenu de la vie civile, s’empare des forts Henry et Donelson, ouvrant ainsi les voies fluviales vers le Sud. Après avoir sécurisé le Kentucky, il s’agit maintenant de prendre le contrôle de l’Etat rebelle du Tennessee, dont les frontières donnent sur le Sud profond. La maîtrise des fleuves et rivières est un enjeu majeur de la guerre à l’Ouest. Les grands cours d’eau nord-américains sont pour la plupart orientés nord-sud et permettent une circulation facile des marchandises en temps de paix, et des troupes et du ravitaillement en temps de guerre. Alors que le soutien logistique de grandes masses armées prend une importance de plus en plus grande, les états-majors ne peuvent négliger le contrôle des fleuves et rivières. L’Union se dote rapidement d’une véritable marine fluviale tandis que la Confédération fortifie les voies d’accès au cœur de son territoire avec de puissants forts. Dès lors, la marche vers le sud de l’armée fédérale a pour condition la prise des forts pour garantir la libre circulation des cours d’eau aux navires nordistes. La prise des forts Henry et Donelson fait sauter un premier verrou vers le Sud. Après cette double victoire nordiste, il s’agit pour les tuniques bleues de consolider leur succès dans la région. En attendant de reprendre l’offensive contre le nœud ferroviaire de Corinth, l’Armée du Tennessee, commandée par Grant, débarque à Pittsburg Landing et attend l’arrivée de l’Armée de l’Ohio du major général Don Carlos Buell pour faire sa jonction avec elle. Comptant environ 48000 hommes, l’Armée du Tennessee est organisée en six divisions placées sous le commandement direct de Grant. Une bonne partie de ses régiments est constituée de jeunes recrues inexpérimentées qui n’ont jamais « vu l’éléphant » (connaître le baptême du feu). La plupart des officiers n’a jamais commandé de troupes et rares sont les professionnels comme Grant ou Sherman dans les rangs de l’Union (ces deux généraux n’ont d’ailleurs retrouvé l’uniforme que très récemment, ayant démissionné quelques années avant le début de la guerre). En attendant l’arrivée de Buell et son armée, les soldats de l’Armée du Tennessee se sont installés dans plusieurs camps dans la forêt de Shiloh et passent leur temps à faire du drill. Le retour à la vie militaire de Grant, après une vie civile ponctuée d’échecs, constitue pour lui une résurrection. En quelques mois, le futur général en chef de l’armée de l’Union s’est imposé comme un officier compétent et tenace. Ses victoires à Fort Henry et Fort Donelson montrent qu’il est tout à fait capable de mener une armée au combat et de remporter la victoire. En face, après la perte des forts Henry et Donelson, les Confédérés, commandés par Albert Sidney Johnston, se sont repliés vers le sud. West Pointer comme Grant, A.S Johnston a eu une carrière particulière. Après avoir servi dans l’US Army, il devient secrétaire à la Guerre de la République du Texas avant de rejoindre à nouveau l’armée américaine pendant la guerre américano-mexicaine et de commander un régiment de cavalerie par la suite. Au cours de la crise de sécession consécutive à l’élection de Lincoln à la présidence, A.S Johnston est nommé à la tête du Département du Pacifique, la circonscription englobant les forces militaires de toute la côte Ouest. Peu après avoir rejoint son commandement, il démissionne et traverse toute l’Amérique du Nord pour rejoindre Richmond et faire allégeance aux jeunes Etats confédérés d’Amérique. A.S Johnston est un très bon ami du président confédéré Jefferson Davis, également sorti de West Point, qui le considère comme un excellent officier et l’inclut dans la promotion des cinq full generals (les plus hauts gradés de l’armée confédérée, équivalents d’un général d’armée) de printemps 1861[3]. A.S Johnston prend le commandement des forces confédérées sur l’ensemble du théâtre Ouest et rassemble toutes les troupes disponibles pour former l’Armée confédérée du Mississippi, forte d’environ 45000 hommes. Il reçoit comme subordonné Pierre Gustave Toutant de Beauregard, Créole flamboyant originaire de Louisiane et également full general. L’objectif du commandant sudiste est de marcher vers le nord et d’écraser par surprise l’armée ennemie qui bivouaque près de Shiloh avant qu’elle ne soit renforcée par une seconde armée. Si A.S Johnston est un officier très réputé à son époque, il reste néanmoins que la bataille qu’il s’apprête à livrer à Shiloh est son premier véritable combat à la tête d’une force militaire conséquente. Ses expériences précédentes n’ont été que des opérations de pacification (Black Hawk War, Utah War) ou du travail en état-major au Mexique. A l’inverse de Grant, A.S Johnston n’a jamais combattu dans une bataille rangée à grande échelle. De fait, la bataille qui s’annonce est son premier test en tant que commandant d’armée. Quant à son armée, elle est faite de bric et de broc. Contrairement aux troupes fédérales bien équipées et bien armées grâce à la puissance industrielle du Nord, les soldats confédérés, dont c’est également le premier combat pour une bonne partie d’entre eux, n’ont pas de tenue et d’armement uniformes. La plupart combattent en civil et sont armés de fusils de chasse, d’armes anciennes, etc. La bataille sera pour beaucoup l’occasion de s’équiper convenablement, littéralement sur le dos de leurs adversaires.

Vers Shiloh : le théâtre occidental de la Guerre de Sécession

II-« Paix »

La marche de l’armée confédérée vers le camp nordiste n’est pas détectée et les troupes rebelles peuvent se déployer pour lancer leur assaut. Malgré un manque de précautions évident (des soldats tirent avec leurs fusils dans les bois afin de vérifier qu’ils fonctionnent, etc), A.S Johnston bénéficie de l’effet de surprise. L’armée confédérée est articulée en quatre corps dont un de réserve. Laissant à à son second Beauregard la conception de l’attaque et la coordination de la bataille, A.S Johnston tient à rester en première ligne pour encourager et mener ses soldats au combat. Ce style de commandement particulier aura de lourdes conséquences sur la suite de la bataille car le commandant de l’armée confédérée se prive d’une vision d’ensemble des combats et se limite à une vision très partielle de ceux-ci. Il laisse ainsi à son subordonné la conception du plan d’attaque. Celle-ci est contestable car elle prévoit un assaut par vagues, les corps d’armée déployés les uns derrière les autres. Or, la densité de la forêt dans la zone risque de rendre difficile la coordination et le déploiement des réserves. Un premier plan prévoyait une attaque générale avec trois corps placés sur une seule ligne (un quatrième en réserve) afin de submerger les défenses fédérales mais a été abandonné. Le nouveau plan néglige également de concentrer l’effort vers la rivière à l’est où une percée de l’aile droite confédérée pourrait couper l’armée nordiste de sa base de Pittsburg Landing, sur les rives du Tennessee. De plus, les deux généraux sudistes sont loin de partager le même optimisme sur la bataille qui s’annonce. Malgré une succession de rapports indiquant que les Fédéraux ne sont pas retranchés et ne s’attendent pas à une attaque, Beauregard, convaincu que l’opération sera un échec, défend un retrait de l’Armée du Mississippi vers Corinth. A.S Johnston, confiant dans les reconnaissances de sa cavalerie et peu désireux de briser le moral de son armée par une retraite sans combat, décide de lancer l’assaut (« je les attaquerais même s’ils étaient un million »).

En face, Grant et ses généraux ne sont nullement préparés à une attaque. Attendant l’arrivée de l’Armée de l’Ohio de Buell pour reprendre l’offensive, les six divisions fédérales sont réparties dans des camps autour de Pittsburgh Landing. Conscient que près de la moitié de son armée est constituée de recrues inexpérimentées, Grant écarte l’idée d’ériger des défenses et donne l’ordre à ses commandants de division d’entraîner encore et encore leurs soldats. Ainsi s’installe dans les camps nordistes une routine où le quotidien des soldats se partage entre drill, gardes, et encore du drill (la répétition incessante d’un mouvement afin qu’il devienne automatique, par exemple le chargement d’une arme). Pour ces soldats venus du Nord, s’engager dans l’armée constitue l’expérience d’une vie, l’opportunité de quitter leurs fermes, leurs villes, leurs comtés, leurs Etats. Le mal du pays se fait cependant sentir et les hommes passent leur temps libre à écrire à leurs familles. L’arrivée du vaguemestre est toujours un moment très attendu, l’occasion de recevoir des nouvelles, de s’évader de la routine harassante du camp où la pluie, la boue, les patrouilles, les gardes, le drill rythment la vie du soldat fédéral. Car l’armée est un univers nouveau pour ce dernier et qu’il y a trop peu de professionnels pour encadrer efficacement ces hommes qui n’étaient encore que des civils quelques mois auparavant, les régiments passent leurs journées à manœuvrer encore et encore malgré la pression croissante des patrouilles de cavalerie rebelles qui viennent tester les lignes de sentinelles la nuit. Alors que l’armée confédérée s’approche des camps nordistes, des comptes-rendus de plus en plus alarmants remontent des commandants de régiment et de brigades vers leurs divisionnaires. Des coups de feu, la rumeur d’une armée en marche se font entendre dans les bois au sud de Pittsburgh Landing. Mais ces renseignements ne sont suivis d’aucun effet. Sherman, commandant une division, refuse ainsi de croire aux rapports de ses subordonnés. Sorti tout juste d’une dépression nerveuse, Sherman a failli voir sa carrière brisée lors de son dernier commandement lorsqu’il a exagéré la menace d’une attaque sudiste dans le Kentucky. Atteint mentalement et moralement par des articles de presse raillant son alarmisme, le futur vainqueur d’Atlanta craint de passer à nouveau pour un fou s’il donne foi aux rapports de ses brigadiers. Quant au commandant de l’Armée du Tennessee, Grant, il n’est pas présent sur place et se remet d’une blessure causée par une chute de cheval quelques jours auparavant à bord d’une canonnière fédérale. Certains commandants de brigade ou de régiments prennent l’initiative d’intensifier leurs patrouilles mais faute d’être suivi par leurs supérieurs, leurs actions isolées ne peuvent protéger l’armée d’une attaque massive.

III-Surprise

A l’aube du 6 avril, les Confédérés lancent leur assaut. A l’exception de quelques régiments alertés par leurs commandants, les nordistes sont surpris. Une marée grise déferle en hurlant sur leurs cantonnements. Des milliers de tuniques bleues sombrent dans la panique et fuient leurs bivouacs en laissant tout leur équipement et leurs affaires sur place. D’autres ont à peine le temps de comprendre ce qui se passe et sont surpris dans leurs tentes. Quant eux-mêmes ne craquent pas sous l’effet de la surprise et de la terreur, les officiers se démènent pour rallier leurs hommes. Quelques régiments parviennent à constituer une ligne de bataille mais ils ne peuvent résister longtemps. Pour des milliers de soldats fédéraux, la tuerie qui commence est leur premier combat. Le sifflement des balles, les cris, la mort qui frappe le camarade d’à côté, la vision terrifiante de milliers de soldats confédérés poussant le rebel yell, la surprise de l’attaque, la vue du sang sont une expérience complètement nouvelles pour ces jeunes recrues qui « voient l’éléphant » (expression désignant le baptême du feu à l’époque). Pour beaucoup, c’en est trop et des régiments entiers se transforment en une foule paniquée qui fuit vers le nord, vers la rivière. Plus au nord de la ligne de contact, le son d’une intense mousqueterie réveille les divisions fédérales encore endormies. Alerté par le bruit des combats, Sherman, toujours incrédule, se rend sur place et ne saisit la gravité de la situation que lorsque son ordonnance est tuée à ses côtés. Lui-même est blessé à la main. Cette prise de conscience de la réalité le transforme et Sherman prend en main la résistance de sa division, rallie les troupes en fuites, encourage ceux qui se battent, tente avec énergie de déployer une ligne de défense cohérente. Les autres divisions ne sont pas en reste et leurs commandants battent le rappel de leurs brigades. Une fois rassemblées, celles-ci sont envoyées en première ligne pour tenter d’endiguer le flot gris qui s’acharne sur l’Armée du Tennessee.

 

La vague confédérée (carte trouvée sur le site de l’American Battlefieds Truste)

Si la surprise initiale de l’attaque et l’impréparation complète des défenses fédérales ont profité aux Confédérés, la nature du terrain, la division du commandement et la conception de l’attaque affaiblissent la force de leur assaut. Le terrain massivement boisé, coupé par de nombreux ruisseaux, se prête peu à la manœuvre tel qu’elle est conçue à l’époque. Selon les manuels de tactique, les unités d’infanterie doivent progresser en ligne et tirer sur ordre des salves afin de maximiser leur puissance de feu. Cette tactique exige des officiers et de leurs hommes une expérience et coordination qu’ils ne possèdent pas le 6 avril 1862. La densité de la forêt empêche les généraux confédérés de coordonner la progression de leurs unités. Certains perdent leurs régiments, commandent des unités qui ne leur appartiennent pas. Faute de pouvoir manœuvrer d’un bloc, les assauts rebelles se transforment en une série de furieuses attaques désordonnées. De plus, la prise des camps fédéraux et l’abandon sur place de tout leur équipement par des tuniques bleues paniquées est une aubaine pour des milliers de soldats confédérés affamés et sous-équipés. Des unités entières stoppent leurs attaques pour piller les cantonnements ennemis. Des hommes s’emparent des chaussures, des sacs, des couvertures, des armes laissés ici. D’autres dévorent les rations destinées à l’origine aux estomacs de leurs adversaires. Les officiers confédérés ont le plus grand mal à rassembler leurs troupes. A. S Johnston lui-même doit intervenir pour faire cesser le pillage généralisé des bivouacs nordistes. S’emparant d’une tasse de métal, il la brandit, clame que ce sera l’unique prise qu’il s’autorisera et exhorte ses soldats à repartir à l’assaut. Le général confédéré réussit son effet et les hommes se remettent en formation. Mais Johnston ne peut être partout et le pillage se poursuit sur d’autres portions du champ de bataille. Si sa présence a un puissant effet sur le moral de ses troupes, celui-ci ne peut être que local. Se déplaçant partout sur le champ de bataille, Johnston s’expose en première ligne, mène des charges, encourage, rallie les soldats qui doivent faire face à une résistance nordiste qui peu à peu se durcit. Mais il ne peut avoir de vision claire et précise du mouvement d’ensemble et doit se reposer sur le général Beauregard, qui la veille recommandait de battre en retraite, pour coordonner l’offensive de son armée. Les ordres des deux généraux, l’un qui est en première ligne, l’autre à l’arrière du champ de bataille, se contredisent parfois et ajoutent à la confusion de l’assaut. Celle-ci est augmentée par la conception même de l’attaque. Placés les uns derrière les autres, les corps confédérés sont contraints de s’imbriquer pour déployer les renforts venus de l’arrière. Dans la dense forêt de Shiloh, l’effet sur la coordination est dévastateur.
Or, si l’attaque rebelle se dilue peu à peu, la défense de l’Union gagne en force et en coordination. Revenu en toute hâte à Pittsburgh Landing, Grant découvre une foule paniquée réfugiée sur les rives de la rivière Tennessee. Alors qu’une partie des soldats en fuite ont pu être ralliés par leurs officiers autour de leurs drapeaux et sont repartis se battre, d’autres, fous de terreur tentent désespérément de fuir le champ de bataille en embarquant sur les dizaines de navires assurant le ravitaillement de l’armée. Grant prend rapidement la mesure de la situation. La priorité est de restaurer une ligne de défense cohérente et de bloquer l’offensive ennemie avant qu’elle ne rejette toute l’armée fédérale dans la rivière. La division de Lew Wallace, en réserve quelques miles au nord,  reçoit l’ordre de rallier au plus vite Pittsburgh Landing. Quant à Buell, ses 15 000 hommes sont à moins d’un jour de marche. Il s’agit de tenir jusqu’au coucher du soleil en attendant les renforts. Heureusement pour le Nord, la défense fédérale se stabilise peu à peu. Au centre, les divisions Prentiss et Wallace parviennent à installer une solide position défensive dans le « Hornet’s Nest » (le guêpier). Une dizaine de charges successives sont lancées par les Confédérés mais toutes sont brisées par la ténacité des tuniques bleues qui se font tuer sur place. Il faut attendre l’après-midi pour voir ce verrou sauter. Rassemblant une soixantaine de canons, les Confédérés pilonnent à bout portant les lignes fédérales. Les pertes sont catastrophiques. Attaquée de face et sur ses deux flancs, la division Prentiss finit par se rendre à 16h30 mais il est trop tard : leur résistance acharnée a bloqué au centre l’avancée de l’armée confédérée avant que cette dernière ne rejette les nordistes dans la rivière. Un événement plus grave éloigne encore plus les chances d’une victoire éclatante de l’armée confédérée. Face à l’acharnement de la défense ennemie, A.S Johnston chevauche sur toute la ligne de front, se démène comme un diable pour emmener ses hommes à l’assaut. Cet activisme lui coûte la vie. Vers 14h30, il reçoit une balle derrière le genou. A. S Johnston ne ressent aucune douleur et pense la blessure sans gravité. Cependant, au bout de quelques minutes, il s’affaiblit brutalement. A un membre de son état-major qui lui demande s’il est blessé, Johnston répond « Yes, and I fear seriously » (Oui, et je crains que ce soit sérieux) et s’effondre. Malgré les soins de son état-major, le commandant de l’armée confédérée perd conscience et meurt rapidement. La balle (probablement tirée dans la confusion par un soldat confédéré car la blessure se situe à l’arrière du genou) a sectionné l’artère poplitée et causé une grave hémorragie. La botte de Johnston s’est remplie de sang mais celui-ci, insensible à la douleur, n’a pas saisi la gravité de sa blessure. Lorsqu’il s’effondre, l’hémorragie est irréparable. L’armée confédérée perd ainsi son chef en plein milieu de la bataille. Le corps de Johnston est transporté dans l’église de Shiloh et sa mort gardée secrète afin de ne pas briser le moral des troupes. Le commandement échoit à Beauregard. Les assauts rebelles se poursuivent mais se brisent sur les lignes nordistes. Renforcées par de l'artillerie et un terrain favorable à la défense (ravins, bois...), celles-ci repoussent les charges confédérées. Une décision largement contestée par la suite intervient. Alors qu’il fait encore jour, Beauregard donne l’ordre de stopper l’offensive. Persuadé que l’armée fédérale est trop affaiblie pour résister plus longtemps et inquiet devant la confusion qui s’est installée tout au long de la journée dans les rangs confédérés, le Créole souhaite profiter de la nuit pour réorganiser son armée et relancer son action le lendemain matin. Il expédie un télégramme triomphal à Jefferson Davis, président des Etats confédérés, pour annoncer une éclatante victoire sur l’armée nordiste. Mais cette dernière, loin d’avoir été complètement écrasée, tient encore ses positions. Au moment où Beauregard proclame la nouvelle de sa victoire à Richmond, Buell et l’Armée de l’Ohio débarquent à Pittsburgh Landing.

Ainsi s’achève la première journée de la bataille de Shiloh. Elle a vu l’échec de l’offensive confédérée malgré l’effet de surprise initial. L’armée de l’Union, malgré de lourdes pertes et la déroute d’une partie de ses forces, a tenu. Lorsque la nuit tombe, Pittsburgh Landing est toujours aux mains des tuniques bleues. Pour Grant, il s’agit de préparer la contre-attaque du lendemain. Une conversation entre Grant et Sherman montre la détermination du premier à reprendre l’initiative. Alors qu’un flot continu de nouveaux régiments fédéraux débarquent à Pittsburgh Landing sous une pluie battante, Sherman trouve Grant adossé à un arbre, fumant son éternel cigare. A Sherman qui dit que ce fut une dure journée, le futur président des Etats-Unis répond : « Oui, mais nous leur botterons les fesses demain » (« Yes. Lick 'em tomorrow, though »). Cette détermination à combattre est chez Grant une caractéristique qui se manifestera à d’autres occasions tout au long de la guerre. Côté fédéral, la nuit se passe ainsi à mettre en place les renforts, des troupes fraîches qui apportent du mordant à des divisions nordistes épuisées. La division de Lew Wallace, enfin arrivée sur le champ de bataille, rejoint également les premières lignes. Déployée initialement à une dizaine de miles au nord, cette unité aurait dû mettre à peine deux heures pour rejoindre le champ de bataille. Au lieu de cela, elle n’arrive que dans la soirée. Elle se serait tout simplement perdue dans la forêt en marchant vers le sud. Grant ne pardonnera jamais au commandant de cette division ce retard qui aurait pu sonner le glas de l’armée fédérale. De fait, la carrière militaire de Lew Wallace prend fin à Shiloh. Affecté désormais à des postes mineurs, il ne cessera tout au long de sa vie de se justifier et écrira à cette fin le roman Ben-Hur, dont l’histoire tourmentée du héros est en grande partie autobiographique. Du côté confédéré, les corps d’armée emmêlés par une journée de furieux combats se replient sur les camps fédéraux capturés. Persuadé que la victoire l’attend sur un plateau le lendemain matin et peu désireux d’imposer à ses troupes épuisées de longues marches de nuit, Beauregard laisse son dispositif en l’état en attendant l’aube.

Si la nuit sépare les deux armées, elle apporte cependant peu de répit aux soldats. La pluie se met à tomber et succède à l’éclatant soleil de la journée. Les combattants bleus et gris, dont certains combattent sans discontinuer depuis près de douze heures, sont contraints de passer la nuit sur le champ de bataille. Ne pouvant que s’abriter du mieux qu’ils le peuvent sous les arbres, les soldats doivent endurer un nouveau calvaire en attendant le lever du soleil et la reprise inévitable des combats. Sous la pluie, dans le froid et la boue, ils doivent attendre. Les ordres interdisent d’allumer des feux. Alors que les armes se sont tues, les cris des blessés se font entendre. Ils sont dispersés sur tout le champ de bataille, bleus et gris qui agonisent là où ils sont tombés. La nuit noire, les broussailles et buissons impénétrables rendent impossibles leurs recherches. Ceux qui peuvent bouger par leurs propres moyens peuvent au moins s’abriter ou même rejoindre leurs lignes. Les plus gravement touchés agonisent sur place, sans espoir d’être secourus. La plupart périssent de froid. D’autres se noient dans les torrents de boue créés par la pluie. Des témoignages évoquent des mares rouges de sang. A tout cela s’ajoute le bombardement régulier par les canonnières nordistes des positions sudistes.

IV- “Lick 'em tomorrow, though”

Au matin du 7 avril, les soldats confédérés glacés par une nuit passée sous la pluie voient avec surprise des milliers de tuniques bleues se ruer sur leurs positions. Les rôles semblent inversés. Les rebelles sont surpris dans un état d’impréparation complète, tout comme leur adversaire la veille. Bousculés par l’assaut des régiments nordistes avides de revanche et les troupes fraîches de l’armée de Buell, les attaquants d’hier, qui n’ont pas reçu de renforts, cèdent rapidement du terrain. Les soldats de l’Union retraversent les zones de combat de la veille, reprennent leurs camps pillés par l’ennemi. Ils trouvent sur leur chemin les milliers de blessés abandonnés. Certains retrouvent des amis, des camarades trop grièvement blessés pour battre en retraite avec eux. Des corps sont retrouvés sur le dos, la tête vers le ciel, la bouche grande ouverte. Ces blessés assoiffés cherchaient à boire l’eau de pluie qui tombait du ciel avant de succomber au froid. D’autres soldats participent à la reconquête de leurs anciens bivouacs dévastés par les combats et les pillages. Ils retrouvent leurs affaires, leur équipement, leurs lettres, les photographies de leurs familles dispersées, volés, perdus. Les tentes qui les avaient abrités ces dernières semaines ont été réduites en lambeaux. C’est un champ de ruine que reprennent les Fédéraux. Les forces confédérées sont trop dispersées et trop épuisées pour opposer une résistance efficace. Malgré une tentative de contre-attaque, la progression du Nord semble irrésistible. Beauregard ordonne la retraite vers Corinth dans l’après-midi. Grant choisit de ne pas poursuivre l’armée confédérée. Il justifiera plus tard sa décision par le fait que son armée est épuisée par deux jours de combats interminables. Une escarmouche éclate le lendemain, le 8 avril, au cours d’une reconnaissance offensive vers le sud de la division Sherman, entre l’infanterie fédérale et la cavalerie du Sud qui couvre la retraite de l’Armée du Mississippi. Forrest, talentueux commandant de cavalerie sudiste et futur fondateur du Ku Klu Klan, échappe de peu à la mort alors qu’il charge seul un régiment nordiste. La bataille de Shiloh est terminée, l’Union est vainqueur.

Le reflux (carte trouvée sur le site de l’American Battlefields Trust)

V-On Shiloh’s Hill

La bataille de Shiloh cause des pertes extrêmement lourdes dans les deux armées. En deux jours, 23 000 hommes sont mis hors de combat (tués, blessés, disparus ou prisonniers) : 13 000 pour l’Union, 10 000 pour la Confédération. L’impact psychologique de ce Bloody April dans le Nord et le Sud est immense. Jamais jusqu’à ce jour les Etats-Unis n’avaient connu une bataille aussi sanglante. Dans les villes du Nord et du Sud arrive la liste interminable des morts au combat. Si la 1re Bataille de Bull Run en juillet 1861 avait fait prendre conscience à l’Amérique que cette guerre civile serait une longue guerre, Shiloh lui fait prendre conscience que ce sera une guerre sanglante. Pourtant, quelques mois à peine suffisent pour détrôner Shiloh. Le 17 septembre 1862, les Etats-Unis connaissent leur jour le plus sanglant de leur histoire. Sur les rives de l’Antietam, 22 000 hommes sont tués ou blessés en une seule journée. Un autre impact psychologique important de la bataille est la mort d’A. S Johnston, le plus haut gradé des deux camps tué au cours de la guerre. Personnalité charismatique, commandant l’ensemble du théâtre Ouest, sa perte est durement ressentie par le Sud. Jefferson Davis déclare qu’elle est « le tournant de notre destinée » (the turning point of our fate). Après la mort de Johnston, contrairement au théâtre Est où Lee est à la tête des opérations en Virginie de 1862 jusqu’à la fin de la guerre, aucun commandant confédéré ne s’impose durablement à l’Ouest. Sur le plan stratégique, la bataille de Shiloh n’a guère de conséquences profondes. L’armée confédérée regagne Corinth et s’y retranche. Quant aux forces de l’Union, elles n’exploitent pas leur victoire et doivent attendre sur place l’arrivée du major général Halleck, commandant l’armée fédérale à l’Ouest. Timoré et excessivement prudent, celui-ci met presque deux mois pour parcourir les 30km séparant Shiloh de Corinth. Bien que victorieux, Grant n’échappe cependant pas aux critiques l’accusant de s’être laissé surprendre et d’avoir refusé de préparer la défense de Pittsburgh Landing. Néanmoins, il s’impose rapidement comme l’un des généraux les plus combatifs et les plus déterminés de l’Union (Lincoln déclare à son propos : «je ne peux pas me séparer de cet homme : il se bat »/I cannot spare this man, he fights) et prend la tête des opérations sur le Mississippi à la fin de 1862. Ses succès en 1863 à Vicksburg et Chattanooga amènent Lincoln à le nommer à la tête des armées de l’Union en mars 1864. Cette ascension culmine en 1869 avec l’élection de Grant à la présidence des Etats-Unis. Première grande bataille rangée livrée par lui, Shiloh est une étape décisive dans sa carrière. L’autre général sur qui Shiloh a un impact majeur est Sherman. Incrédule, négligeant de préparer ses défenses avant la bataille, Sherman connaît à Shiloh d’après l’historien américain James McPherson une révélation sur la guerre et lui-même qui le conduit à devenir l’un des meilleurs généraux de ce conflit. Infatigable, il déploie tout au long de la première journée une énergie farouche pour rallier et mener ses troupes au combat. Quelques mois plus tard, il devient le second de Grant. Lorsque celui-ci part à l’Est en 1864, Sherman prend le commandement des forces fédérales à l’Ouest. Implacable et talentueux, il conquiert et brûle Atlanta, traverse et réduit en cendres la Géorgie avec toute son armée, s’empare du port de Savannah et l’offre en cadeau de Noël à Lincoln. En 1865, c’est lui qui reçoit la reddition de Joseph Eggleston Johnston, autre général confédéré, de Beauregard et des vestiges des armées confédérées de l’Ouest. En 1869, il devient général en chef de l’US Army. Mais l’impact le plus puissant est sans conteste celui auprès des soldats. Pour eux, Shiloh a été une expérience terrifiante, leur baptême du feu. En quelques heures, des milliers de combattants ont fait connaissance avec la terreur, la mort, le sang, les blessures, la mitraille, les explosions. Ils ont aussi littéralement mené cette bataille. La surprise et la confusion ont rapidement fait perdre aux généraux des deux camps le contrôle de leurs unités. Shiloh a été une bataille largement décentralisée où les combats se déroulaient à l’échelle de la brigade, du régiment. Il n’y a pas eu de savantes manœuvres décidées par des généraux maîtrisant l’ensemble de leurs armées, mais des poussées, des chocs, des charges et contre-charges lancés par les soldats emportés par la fureur des combats. Près de 100 000 hommes étaient présents sur le champ de bataille de Shiloh mais jamais les généraux n’eurent la maîtrise complète de leurs forces. Shiloh fut avant tout une « bataille entre soldats ».

 

 

[1] « Avril sanglant »

[2] Du nom d’une petite église sur place. « Shiloh » signifie paix.

[3] Dont Robert E. Lee. Un « full general » est l’équivalent d’un général d’armée.

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