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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Nouvelle : la Prière

La Prière

 Je brûlerai. Et après ? Le néant. Le moment reste également terrifiant. Horrifiant. Terrible. Temporaire aussi. J’épaule, je vise. Le porteur du lance-flamme s’effondre sur ses genoux et se métamorphose en boule de feu. La torche brûle. Fume.

Verdun, 19 février 1916

 Le secteur est calme aujourd’hui. Des salves sporadiques d’artillerie. Plusieurs échanges de tirs. 

 Verdun, 21 février 1916

 La terre tremble et je demeure recroquevillé au fond de mon trou. Je suis terré, enterré ici depuis que j‘ai vu le sergent se volatiliser devant moi. Où ? Je l’ignore. Il me semble être resté agenouillé, des heures, quelques secondes, ou seulement quelques minutes? Agenouillé devant… devant quoi ? Je ne sais plus. J’ai uniquement conservé le souvenir d’une écume rouge, brune jaillissant d’un cratère de terre vers mon visage. Et maintenant, je suis dans ce trou après m’être rappelé qu’un obus tue. D’ailleurs, quel est ce trou? Mon caveau sans doute. L’idée est curieuse. Sans effet en réalité. Comment s’étonner d’être déjà allongé au fond de son tombeau, prêt à partir pour les grands banquets infernaux, lorsque l’air flambe ? Au fond, cela en devient presque réjouissant. J’assiste à mes funérailles. Nul besoin de grande pompe, de prêtre. La messe est dite par le canon. L’enterrement est assuré par le canon. Je m’étonne de mon détachement. Mais comment paniquer lorsque, depuis ce matin, la mort a fini d’être une exception ?  Il me suffit d’attendre le fossoyeur. Le canon tue, écrase tout autour de moi. Mon tour arrivera.  Aujourd’hui. Cela semble inévitable. Fascinante est la résolution qui s’empare de ceux qui vont mourir. Mais quel autre choix pourrait s’offrir à nous? Aucun. Les impacts sourds des pièces lourdes s’espacent peu à peu. Je me risque à relever la tête, avant de constater que je suis presque entièrement sous terre. L’odeur de la poudre se mêle à celles du sang et de la terre humide. Je creuse de mes mains et me débat de mes pieds pour sortir au plus vite de cette nasse. Les coups reprennent. Moins forts. Plus légers ? 

Verdun, 21 février 1916

 Une odeur fade s’élève, efface celle de la terre. Une brume à la couleur caractéristique rampe à travers les arbres meurtris. Les gaz. L’artillerie lourde a laissé sa place aux obus à gaz. J’empoigne immédiatement mon masque à gaz et l’enfile. Est-il bien mis ? Le serpent brumeux arrive à ma hauteur. Je me tasse au plus profond de mon entonnoir en espérant que les vapeurs toxiques ne s’accumuleront pas au fond. Je commence à haleter. L’air pur est rare ici. Où est l’odeur de la terre ? Je la regrette tant…

 Verdun, 21 février 1916

Je compte chaque inspiration. Depuis que les gaz sont arrivés sur moi, je ne fais rien d’autre. Je compte et pourtant j’ai oublié le nombre. L’air est lourd, vicié. Explosion. Explosion. Explosion. Rouge. Bleu. Noir. Jaune. Orange. Vert. Blanc. 3x3 = 9. 4x4 = 16. 5x5 = 25. 6x6 = 36. A-V-E-C. Que ce mot est difficile à écrire. Quel âge avais-je au fait ? 5 ans je crois. J’apprenais à lire et à compter. Et maintenant ? Mon âge a-t-il encore un quelconque intérêt aujourd’hui ? Avant de rejoindre le néant sans anniversaire. Aucun intérêt. Aucune importance.

Le bombardement cesse. Que se passe-t-il ? Je pensais que le mot silence avait été oublié. Tout semble anesthésié. Puis quelques râles, enfin des hurlements de douleurs, des appels à l’aide. D’autres ont survécu ? Puis entre ces cris, des voix sans souffrance. Des ordres. Des voix en allemand. L’assaut a commencé. Je me relève et contemple le monde autour de moi. Où sont les lignes françaises? Où sont les lignes ennemies ? Le vide tout autour de moi, parsemé ça et là d’arbres morts. Aussi loin que porte mon regard, la terre ondule, dévastée par le fer et le feu. Une odeur de poudre et viande flotte dans la brume. J’aperçois de nombreuses formes progresser dans ma direction. J’observe cela nonchalamment. Un Allemand en tête. Officier ? Eclaireur ? Quelle importance ? Il vient de tomber, tué par un coup de fusil. Un coup de fusil ? Un coup de fusil. Seul. De nulle part. Qui l’a tiré ? Un conscrit, un engagé volontaire ? Un paysan ? Un employé de bureau ? Un commis de magasin ? Un Français. 

Les Allemands se déploient en désordre. D’autres tirs. D’autres morts. Saisis mon Lebel. Claquement du fusil. Touché. L’ennemi tombe par dizaines, surpris par une résistance. 

Je vide le magasin de mon fusil avec rage, le masque à gaz toujours sur le visage. Je tue. Je tue car je n’ai pas d’autres choix. Je tue car, désormais, seul un fusil peut manifester le souffle de vie qui réside encore en moi. Quel autre moyen que de prouver son humanité, son libre arbitre en tirant ? 

Les Allemands se sont ressaisis. Ils commencent à réduire les nids de résistance. Sanglants. Les grenades fauchent, déchiquettent, roulent entre les jambes. Tuent. Les mitrailleuses crépitent, fauchent, érigent des murailles de cadavres. Les fusils claquent, abattent des hommes. Les baïonnettes taillent dans les chairs à coup d’acier. Un Français se fait sauter avec ses grenades. Un Allemand est noyé dans la boue. Un Français brûle face au jet d’un lance-flamme. Les Allemands anéantissent toute résistance, une à une, par ces jets de liquides enflammés. Je continue de tirer. Je tue. 

Le lance-flamme s’approche de ma position. Un soldat sort, en feu, hurlant de souffrance, de son trou d'obus. Je l’abats. Une pensée fugitive pour L. Non. Je n’ai pas le temps d’y penser. Malheureusement. Je recharge frénétiquement mon magasin. Car le lance-flamme arrive sur moi. Je brûlerai. Et après ? Le néant. Le moment reste également terrifiant. Horrifiant. Terrible. Temporaire aussi. J’épaule, je vise. Le porteur du lance-flamme s’effondre sur ses genoux et se métamorphose en boule de feu. La torche brûle. Fume. Je ne cesse de faire feu. Les Allemands s’approchent. Un mort. Plus de balles. Je me tapis au fond de ce qui est, depuis ce matin, mon refuge. Cramponné à mon arme, dans l’attente d’une grenade. Et non. Je dégaine ma baïonnette et la fixe au fusil.  L’idée est claire. Laconique. 

Une ultime prière. Pour Marianne. Protège mes enfants car je n’en reviendrai pas. Protège les car ma dernière journée, mes dernières années t’ont été consacrées. Une dernière inspiration. Je surgis de l’entonnoir. Les coups de feu claquent autour de moi. Qu’adviendra-t-il de ma prière?

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