Napoléon historien : entretien avec Fadi El Hage

Publié le par hogass_1864

 

 

J’inaugure aujourd’hui une nouvelle formule destinée à varier des recensions d’ouvrage : l’entretien avec avec un auteur.

Je remercie Fadi El Hage d’avoir accepté d’essuyer les plâtres pour ce premier entretien, mais surtout pour le temps consacré à répondre à mes questions.

Né en 1984, Fadi El Hage est enseignant et historien. Docteur en Histoire, lauréat du prix d’Histoire militaire pour son Histoire des Maréchaux de France à l’époque moderne (tiré de sa thèse), il est l’auteur de plusieurs livres (le Sabordage de la Noblessele Maréchal de Villars, l’infatigable bonheurVendôme, la gloire ou l’imposturela Guerre de Succession d’Autriche (1741-1748), Louis XV et le déclin de la France). Il collabore entre autres à la revue Guerres & Histoire.

Pour ce premier entretien, j’ai choisi d’orienter les questions sur un ouvrage de Fadi El Hage : Napoléon historien. A l’occasion du bicentenaire de sa mort, je souhaitais mettre en lumière ce livre remarquable qui offre une autre approche de Napoléon. Alors que la commémoration de sa mort demeure une question clivante, il me paraît intéressant d’éclaircir le rapport de Napoléon à l’Histoire, que ce soit en tant qu’auteur ou lecteur.

  • Question 1 : Pourquoi ce livre ?

Ce livre a une origine très lointaine. J’ai commencé à m’intéresser au personnage de Napoléon à 9 ans et demi. Forcément, à cet âge, on rêve d’écrire des bouquins. On essaye avec deux bouts de ficelle de bricoler quelque chose quand on est adolescent. J’avais commencé à acquérir quelques sources. A 11 ans et demi, mon père a réussi à trouver à la FNAC des Halles le dernier exemplaire Dunan édition 1951 du Mémorial de Sainte-Hélène qui est encore la meilleure édition à ce jour. Je faisais un peu mon miel de ces lectures. Et puis, petit à petit, l’intérêt, l’envie d’écrire un livre a cru, augmenté. A la fin de ma première année de DEUG, en 2002, j’ai trouvé par hasard le tome 2 des Cahiers de Sainte-Hélène du général Bertrand (une nouvelle édition sortira prochainement d’ailleurs) parue dans les années 1950 et couvrant la période 1816-1821. J’ai commencé à le feuilleter et il y avait beaucoup d’allusions à des personnages historiques mais aussi des propos de Napoléon sur le travail de l’historien. A l’époque, je pensais déjà au potentiel sujet de mémoire de maîtrise et j’avais pensé à quelque chose sur le rapport entre Napoléon et l’Histoire. J’avais songé à ça rapidement, j’avais mis de côté en pensant que je n’étais pas complètement prêt, qu’il fallait encore approfondir pas mal de choses. Finalement, j’ai travaillé sur les maréchaux de la maîtrise jusqu’à la thèse. J’ai donc gardé le sujet sur Napoléon et l’Histoire au frigo en étudiant les sources petit à petit, en y repensant périodiquement. En 2010, au moment de ma soutenance de thèse, j’ai commencé à esquisser des plans. J’ai entamé la rédaction en 2012. Le travail d’écriture a duré 2 ans. Il a fallu ensuite 2 ans pour que le livre paraisse.

 

  • Question 2 : Quel est le rapport de Napoléon à l’Histoire ?

Son rapport à l’Histoire est venu très tôt. Dans sa jeunesse, il a été lecteur d’Histoire. Il lisait des ouvrages à caractère historique, par intérêt à la question de la Corse ou ce qui pourrait nourrir sa réflexion autour de la Corse. Mais également des réflexions plus vastes sur l’Histoire militaire. On a dans ses notes de jeunesse le résumé d’une biographie de Frédéric II par exemple. L’intérêt de l’Histoire est présent car il y a beaucoup de notes historiques sur des ouvrages. Il avait toujours dans ses bibliothèques de campagne ou ses palais des ouvrages à caractère historique. Même à Sainte-Hélène, la bibliothèque comportait de nombreux livres d’Histoire au fil des arrivages. Certains étaient le fruit de sa demande, d’autre là plus fortuitement. On est vraiment dans le cas de figure d’un personnage qui dispose d’ouvrages en permanence ou qui en exprime le besoin. Napoléon passe de lecteur d’Histoire à auteur d’Histoire. Ou plutôt il tente d’écrire l’Histoire. Il avait ébauché très tôt une Histoire de la Corse qui a été perdue. On ne sait pas à quoi elle aurait ressemblé. A la fin de sa vie, il y a cette volonté d’écrire ses Mémoires, tâche partiellement accomplie, inachevée. Il peut cependant y avoir des surprises : ne serait-ce que récemment, on a parlé du fragment d’une dictée sur Austerlitz qui va être vendu aux enchères. Personnellement, je trouve cela bien dommage car même si c’est un texte détaché et froid, il pourrait très bien être intégré dans une véritable édition complète des Mémoires de Napoléon.

A Sainte-Hélène, Napoléon se lance dans son entreprise d’écriture pour chasser l’ennui, mais aussi car il sait que la trace écrite compte, qu’un grand personnage doit laisser des mémoires. Bien sûr, nous connaissons tous des généraux ne souhaitant pas rédiger de mémoires car ils n’estiment ne pas avoir à rendre des comptes. Certains ont affecté cette modestie mais d’autres savaient qu’il fallait graver leur version. Car on sait que les opinions sont changeantes et que l’historiographie peut voir le vent tourner. Il fallait absolument pour Napoléon rattraper cette image négative d’ogre corse, propagée notamment dans la France de la Restauration. Il fallait gagner le terrain éditorial. Les Mémoires ont été un échec éditorial, contrairement au Mémorial de Sainte-Hélène. Mais comme certains ont douté soit de l’authenticité, soit de la structure des Mémoires, cela a joué. La police de la Restauration a pu jouer un rôle mais je ne suis pas de ceux qui pensent que le texte a été victime de la seule censure. Je pense qu’il y a eu des doutes sur le format.

 

  • Question 3 : Napoléon était-il conscient de sa place dans l’Histoire ?

C’est quelque chose qui l’a toujours travaillé. Il n’a pas été le seul dans ce cas là. Mais il avait compris qu’il pouvait incarner un moment particulier de l’Histoire, et notamment de l’Histoire militaire. On le voit avec la liste hypothétique que j’ai dressée des précis de grands capitaines qu’il aurait pu écrire ou qu’il avait l’intention de faire, de manière plus ou moins affirmée. Car je me suis appuyé sur les allusions qu’il faisait, notamment auprès des témoins de Sainte-Hélène, comme Bertrand. Il n’y a que trois précis qui ont été achevés théoriquement : celui des guerres de César, celui de Turenne et celui de Frédéric II. Mais il y avait bien plus de projets possibles, allant d’Alexandre le Grand [une coquille fait lire dans l’ouvrage VIe siècle avant J-C ; il faut naturellement lire IVe siècle avant J-C] à Dumouriez.

Finalement, on écrit le mieux l’Histoire lorsqu’on n’y participe, ou quand on sort de l’Histoire. On voit la même chose avec De Gaulle : les Mémoires de Guerre sont parues entre 1954 et 1959 lorsqu’il est une première fois sorti de l’Histoire durant sa traversée du désert ; les Mémoires d’Espoir lorsqu’il est retiré. On se penche sur l’Histoire d’une manière sérieuse, avec une certaine profondeur, lorsqu’on sort du jeu, ou qu’on a l’impression de sortir du jeu. Et donc des mémoires sur le vif, c’est assez rare car il y a un manque de recul. Au moment pile où on fait l’Histoire, on n’a pas le temps de l’écrire.  

 

  • Question 4 : Pourquoi l’œuvre historique de Napoléon est-elle restée méconnue ?

Il y a une confusion fréquente entre les Mémoires de Napoléon et le Mémorial de Sainte-Hélène. Dans l’édition la plus complète du Mémorial de Sainte-Hélène, à savoir l’édition Dunan (qui regroupe tous les ajouts et signale les retraits faits entre 1823 et 1842), il y a des fragments de dictée qui peuvent se rattacher aux Mémoires de Napoléon. Ceux que l’on peut lire sur la campagne de 1809 ou même celle de 1813 pourraient appartenir aux Mémoires de Napoléon en fin de compte. Même en annexe du Mémorial, il y a des fragments de chapitres sur la campagne d’Italie. Repris bout en bout, ces éléments peuvent permettre de reconstituer quelque chose d’assez vaste. Mais la parution des Mémoires a été assez chaotique. Déjà, elles ne s’intitulaient pas « Mémoires de Napoléon », mais Mémoires pour servir à l’Histoire de France sous le règne de Napoléon, du moins pour la plus grande portion ayant paru. Déjà, ça ne suggère pas d’emblée que Napoléon en soit l’auteur. L’autre élément (par maladresse ou manque de temps pour corriger), nous avons en introduction des Mémoires quelque chose sur la prise de Nice par le général Anselme en 1792, où Napoléon n’était pas, et qui est de surcroit une paraphrase d’un dictionnaire de l’époque. On a pu s’interroger sur le degré d’authenticité des Mémoires, mais également l’intérêt de certains des textes, marqués par un « déjà-vu factuel ». Certains contemporains ont eu ce sentiment de déception par rapport à la narration. On pensait lire une présentation des opérations militaires, de manière profonde, au moins authentique. Clausewitz, dans sa campagne d’Italie, dit que le texte de Napoléon est « un rêve éveillé », ni plus ni moins. Cela a suscité pas mal de déception. Les bouleversements qu’il avait apporté à l’Histoire militaire étaient si forts que le lecteur attendait LA réponse, LA révélation de l’art de la guerre. De plus, les éditions qui ont faites sont des textes très hétéroclites, contenant parfois des observations sur tel ou tel événement, sur tel ouvrage. Il y a un peu de tout et je peux comprendre pourquoi Thierry Lentz a fait une édition où il a sélectionné des passages assez solides dans la narration, soit l’Italie, soit l’Egypte ou même la campagne de 1815.

Il serait bon de réaliser une véritable édition critique et la plus intégrale possible des Mémoires, en soulignant les emprunts à d’autres ouvrages, les variantes, les corrections, les inexactitudes dans le texte. Ce serait rendre justice à l’œuvre que d’établir une édition critique scrupuleuse.

Je parlais d’une parution en 1823 mais en vérité, il faut savoir que la première partie d’une partie des Mémoires date de 1818, car une première version de la campagne de 1815 est sortie après le retour de Gourgaud de Sainte-Hélène. En 1820, une version corrigée transmise clandestinement de Sainte-Hélène (c’est ce que dit Thierry Lentz dans son introduction) est arrivée et a été publiée du vivant de Napoléon. Une partie des Mémoires a donc paru en catimini du vivant de Napoléon. Puis il y a eu la parution des Mémoires pour servir à l’Histoire de France sous le règne de Napoléon en 1823 (édités par Gourgaud et Montholon), rectifiés et remis en ordre en 1830. En fin de compte, on a eu d’autres textes : le Précis des Guerres de César, qui appartient aux Mémoires (mais ayant été retranscrit par Marchand), avant la publication en 1847 de la campagne d’Egypte qui paraît de manière posthume trois ans après la mort de Bertrand. On a finalement un texte, un ensemble où c’est un peu une pêche miraculeuse. Sous le Second Empire, une harmonisation de longue haleine a permis de conclure la Correspondance les volumes avec les Commentaires de Napoléon Ier en référence aux Commentaires de César.

 

  • Question 5 : Tu évoquais plus haut les allusions à l’Histoire repérées dans le texte de Bertrand qui constitue l’une des sources de Napoléon historien. Quel est ton rapport aux sources ?

C’est un rapport essentiel car le problème, si les Mémoires de Napoléon sont lus de façon brute, on pourrait boire les paroles et ne pas avoir de regard critique. Quelqu’un qui n’aurait pas le bagage pour comprendre les circonstances ou les références passées serait perdu et pourrait prendre ça pour argent comptant. Alors qu’il y a d’autres témoignages offrant d’autres prismes. Notamment sur la campagne de 1813 lorsque Napoléon a un problème de santé par exemple. La version dans le Mémorial de Sainte-Hélène est un peu différente de celle qu’on peut retrouver chez Coignet, chez Chevalier ou ceux publiés au nom du valet Constant Wairy. Dans notre lecture de l’Histoire, on se fonde beaucoup sur notre environnement actuel, notre époque. Pourtant, il est bon de songer à quel point le lecteur de l’époque avait les clés pour distinguer les choses dans les écrits. Nous pouvons appliquer le même principe à la lecture de romans comportant des allusions fortement ancrées dans leur siècle, comme Les Misérables de Victor Hugo (beaucoup ne gardent qu’une image mélodramatique de cette œuvre, alors qu’il s’agit en réalité d’une véritable fresque historique, culturelle et sociale du XIXe siècle, avec des allusions à des textes aussi divers que des ouvrages sur les égouts ou les Mémoires de Fouché !).

Mais la lecture de textes napoléoniens devenait vite politique. Un texte comme le Mémorial de Sainte-Hélène est vite devenu une bible bonapartiste. Alors qu’Edgar Quinet, républicain et auteur en 1862 d’une remarquable Histoire de la Campagne de 1815, n’est pas dupe du témoignage de Napoléon sur Waterloo et prend ses distances. Au bout d’un moment, on peut voir les différentes accointances politiques des différents auteurs qui ont un regard critique.

 

  • Question 6 : que t’a apporté cette étude dans ton rapport à l’Histoire ?

Beaucoup de vigilance. C’est-à-dire que lorsque j’étais gamin, je lisais la campagne de 1809 et je me disais « voilà le témoignage de Napoléon, il est au plus prêt, l’un des plus grands protagonistes est le témoin capital ». D’une certaine manière, oui. Mais il peut être beaucoup plus pertinent d’observer les acteurs secondaires qui étaient présents à un autre angle. Et c’est là que je repense à Jean Norton Cru, que je mentionne dans le livre, concernant le témoignage. Jean Norton Cru dit que dans un récit de guerre, au-delà du capitaine, on ne voit plus rien. Il donne comme exemple… les Mémoires de Napoléon. De ce point de vue, ça aiguise le regard critique car on se dit que finalement, il faut diversifier les sources, quoi qu’il arrive. Après, il ne s’agit pas de donner les bons et les mauvais points, distinguer le gentil et le méchant, qui fait un bon ou mauvais travail. C’est plutôt, non pas accuser de mensonge, mais de comprendre pourquoi ça a été écrit d’une telle manière pour voir les intentions. Au contraire, cela enrichit le travail historiographique.

 

  • Question 7 : Quelle place donner à l’historien Napoléon à l’occasion du bicentenaire de sa mort ?

Alors, ça c’est une question très intéressante parce qu’on reste souvent sur une dimension soit politique, soit militaire, soit celle d’un martyr presque christique (lui-même a fait la comparaison, comme on le lit chez Bertrand). Je pense que la place de l’historien serait déjà supplantée par la place du mémorialiste. En parlant de lui à la 3e personne, Napoléon s’est posé comme l’historien de ses propres campagnes. Mais du coup, c’est plus le côté mémorialiste qui va ressortir. Le côté purement historien de Napoléon reste un intermède, avant et après la partie la plus importante de son destin. Est-ce que ça va être perçu comme plus anecdotique qu’autre chose ? Ce n’est pas impossible. Après, c’est un élément pour comprendre la mentalité napoléonienne, son esprit. On va dire que c’est un élément qui, je ne suis pas dupe, va paraître utile mais ne sera sûrement pas considéré comme primordial car la légende de toute façon prend une grande place. Ce qui est tout à fait logique. Mais je pense que si on développe le travail de mise en lumière de l’œuvre de Napoléon, soit sur l’Histoire, soit sur son Histoire, ça va toujours paraître comme quelque chose qui intéressera des puristes ou des amateurs éclairés. Mais le grand public ne sera pas forcément intéressé dans la mesure où finalement, ce sont des éléments qui paraissent malgré tout connexes à côté de ce que beaucoup appellent « la grande Histoire ».

 

  • Question 8 : Le rapport de Napoléon à l’Histoire ne révèle-t-il pas une interaction complexe entre Histoire, mémoire et légende ?

Cela a toujours été clivant. A titre personnel, je ne suis même pas étonné. C’est un personnage d’une telle ampleur, donc forcément clivant. Si un personnage ne divise pas d’une certaine manière, c’est peut être qu’il n’a pas été jugé d’une grande importance (même si la notion d’importance est relative). On met en valeur certaines figures mais quelqu’un qui a autant marqué son époque ne peut que diviser, surtout quand il s’agit du domaine politique ou militaire. Quelqu’un comme Louis XIV divise, quelqu’un comme Napoléon divise, quelqu’un comme De Gaulle divise. Finalement, pour les grandes figures de l’Histoire, qui ont marqué l’Histoire politique et l’Histoire militaire, la division est la rançon du succès.

 

  • Question 9 : quels sont tes projets actuels ?

Actuellement, je suis sur deux projets : l’un autour de l’accession au pouvoir d’Henri IV et les questions autour de la Ligue ; je prépare aussi une étude sur la bataille de Seneffe de 1674. Pour Seneffe, j’essaye de sortir d’un certain biais qu’on a. Cette bataille est souvent vue de manière anecdotique, comme une boucherie, et rien d’autre. Je vais essayer d’aller un peu plus loin que cela.

Entretien réalisé le 04 mars 2021.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article