Le Fil de l’Epée, de Charles de Gaulle

Publié le par hogass_1864

J’ai été amené à lire le Fil de l’Epée dans le cadre d’un concours. Cette lecture « contrainte » s’est avérée être une bonne chose, tant ce court ouvrage de Charles de Gaulle possède non seulement une riche dimension littéraire, mais également une épaisse matière à réflexion sur l’officier, son rôle en tant que chef.

Sur le plan littéraire tout d’abord, le Fil de l’Epée est un livre finement ciselé par la plume de son auteur. Charles de Gaulle n’a pas seulement légué un héritage politique, il fut également un excellent écrivain, doté d’un remarquable sens de la formule. « Face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère », « des hommes ont adopté la loi de perpétuelle contrainte », « un tel chef est distant, car l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement » sont des exemples de cette langue fluide et puissante talentueusement maniée par Charles de Gaulle. Le style rend l’ouvrage très agréable à lire. Il est surtout au service de la pensée de l’auteur, permet à ce dernier de poser ses idées et sa réflexion.

Celle-ci s’articule en plusieurs chapitres : « de l’action de guerre », « du caractère », « du prestige », « de la doctrine », « le politique et le soldat ». Ces chapitres jalonnent un développement sur les caractéristiques du chef mais ouvrent également la réflexion sur les dangers du dogmatisme doctrinal, ainsi que sur les interactions permanentes et mouvantes entre le militaire et le politique. Au fil des pages, le lecteur comprend que de Gaulle dessine un autoportrait moral. Ce chef qui affronte et surmonte les événements, c’est lui. Le Fil de l’Epée, écrit en 1932, acquiert ici une nouvelle profondeur : huit ans avant, le fondateur de la France libre transparaît déjà derrière l’auteur. « Au reste, dominer les événements, y imprimer sa marque, en assumer les conséquences, c’est bien là ce qu’on attend avant tout du chef. » Ces mots préfigurent l’Appel du 18 Juin. En 1940, de Gaulle ne fait que mettre en pratique son portrait du chef.

Les réflexions développées dans le Fil de l’Epée restent cependant contestables sur certains points. S’il a puisé dans cette pensée la force morale qui lui a permis d’effectuer le saut dans le vide qu’est l’Appel du 18 juin, l’accent mis sur la distance, la place excessivement surplombante du chef ont déséquilibré le style de commandement de Charles de Gaulle. C’est ce que montrent les combats menés en 1940 à la tête de sa 4e Division cuirassée (voir l’Offensive blindée alliée d’Abbeville et De Gaulle sous le Casque, d’Henri de Wailly). Le colonel (bientôt général) de Gaulle s’avère alors être un chef détestable, méprisant et cassant avec ses subordonnés, dont le volontarisme excessif s’est soldé par de lourdes pertes pour un bilan tactique mitigé. Le portrait du chef développé par de Gaulle dans son livre n’est pas, à mon sens, le portrait du chef idéal.

La lecture du Fil de l’Epée me paraît intéressante à plusieurs titres. D’une part car elle permet de mesurer le décalage entre théorie et pratique du commandement, entre le penseur militaire de 1932 et le commandant de division de 1940. D’autre part, elle offre une mise en perspective de la geste gaullienne. « Qu’aurais-je fait en 1940 ? » est une question fréquente. Le livre fournit un premier élément de réponse : la nécessité de penser l’adversité et la manière de l’affronter. Le Fil de l’Epée constitue tout simplement le produit de la réflexion de Charles de Gaulle sur ce sujet.

Octobre 2021

Publié dans Histoire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article