Le partage

Publié le par hogass_1864

Il y a quelques semaines, Anaïs Meunier, productrice des podcasts Signal sur Bruit et les Fils de la Bagarre, lançait sur Twitter un appel à anecdotes de la vie militaire. Je lui ai proposé ce texte ci-dessous, souvenir d’une histoire vécue avec ma section au fin fond de la jungle guyanaise. Merci à elle pour ce remarquable enregistrement. Il redonne vie à ces instants uniques vécus à la tête de mes soldats.

Lien vers le podcast : Le partage [Guyane] - Les fils de la bagarre, ép. 6

Le partage

L’histoire se déroule en mai 2015 en Guyane au cours d’une mission de quatre mois au 3e régiment étranger d’infanterie. Je suis alors lieutenant chef de section défense sol-air. Notre mission principale consiste à défendre le Centre spatial guyanais lors des sorties de fusées. C’est ma deuxième projection. Au sein de l’unité se trouvent beaucoup de soldats que j’ai formés en 2013 en formation générale initiale.

Quelques semaines après notre arrivée, le commandant d’unité parvient à trouver un créneau pour un stage d’aguerrissement au Centre d’Entraînement en Forêt équatoriale. Le fameux CEFE. J’ai déjà effectué ce stage en 2010 lorsque j’étais élève-officier à Saint-Cyr. Mais je n’étais alors que stagiaire, perdu dans la masse. Cette fois, je suis chef de section. Toute la responsabilité de la section, soit 26 personnes, repose sur mes épaules au cours de cette plongée dans l’enfer vert.

Au milieu du stage se tient la phase de survie : trois jours lâchés dans la jungle. La section est évaluée sur un certain nombre de travaux à réaliser (construction de carbets, pièges de chasse, radeaux). Hormis des rations de survie à n’ouvrir qu’en cas d’urgence, nous n’avons que nos treillis, un sifflet et nos coupes-coupes. Les travaux manuels nous épuisent. Le premier soir, c’est à 23h00 que nous achevons la construction des carbets. Nous nous nourrissons de crabes et poissons mais la faim nous saisit, nous tenaille. Nous sommes en Guyane, la pluie s’abat sans prévenir. Couper les arbres, aménager le bivouac, construire les radeaux. La faim devient obsédante. Le soir, autour du feu, nous imaginons encore et encore le festin auquel nous nous livrerons une fois le stage terminé.

L’encadrement du stage passe une fois par jour inspecter les travaux et vérifier que tout va bien. L’instructeur et ses aide-moniteurs forêt sont contents de nos travaux. Même s’ils nous font ramasser à la moindre occasion, nous apprenons à nous connaître et estimer mutuellement. Lors d’une de leurs visites, le 2e jour je crois, deux des aides-moniteurs viennent nous voir, mon adjoint et moi, et nous glissent un chorizo dans la main, soufflant que c’est parce que la section fait du bon travail. Ils nous demandent de ne pas en parler à l’instructeur.

Ils partent. Je suis au milieu de la jungle guyanaise, avec ce chorizo dans la main. Nous sommes tous affamés, épuisés. Alors nous procédons de la manière suivante. Nous sommes 27, je découpe le chorizo en 27 rondelles. Puis un par un, chacun défile devant moi, récupère sa rondelle. La déguste. Savoure ces quelques secondes de bonheur sur les papilles. Les yeux s’illuminent. Les rires résonnent. Je vois les sourires sur les visages. Ce n’était pas grand chose ce chorizo. Nous n’étions pas rassasiés. Nous étions encore épuisés et affamés. Il y avait encore beaucoup de travail. Mais nous avions partagé ce moment.

Publié dans Podcast, Souvenirs

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