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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

La Bataille de Sedan, 10-14 mai 1940 : « …fors l’honneur », de Yves Lafontaine


Sedan semble être un lieu maudit pour les armes françaises : à deux reprises, en 1870 puis 1940, la France y fut vaincue par l’Allemagne. En mai 1940, le choc de l’assaut d’un Panzer Korps complet mit en déroute le 10e Corps d’Armée français, en première ligne la 55e Division d’Infanterie (DI). Précédant l’effondrement de la IIIe République puis l’Occupation et la Collaboration, cette défaite fut durant des années un mal-aimé de la mémoire collective. Quatre-vingts-ans plus tard, le traumatisme de Sedan semble avoir perdu en vigueur. Les combats de mai 1940 dans les Ardennes sont désormais un sujet bien couvert par l’historiographie. Chaque année, l’Ecole de Guerre-Terre organise une étude historique sur le terrain à Sedan au profit de ses stagiaires. La défaite a cessé d’être un tabou. En 2020, l’occasion des quatre-vingts-ans de 1940, Yves Lafontaine, général en 2e section de l’armée de Terre, a contribué à ce triste anniversaire à travers un court ouvrage, la Bataille de Sedan, 10-14 mai 1940 : « …fors l’honneur ».

La filiation directe de l’auteur (il est son petit-fils) avec le général Henri Lafontaine, commandant la 55e DI, est au cœur de l’ouvrage. Décrié de toute part pour son action durant l’assaut allemand sur la Meuse, le général Henri Lafontaine ne mérite pas, selon son petit-fils, l’opprobre qui lui est attachée. L’objectif affiché par Yves Lafontaine consiste à livrer un témoignage des faits d’armes des combattants de la 55e DI, auxquels est attachée l’action personnelle d’Henri Lafontaine. Yves Lafontaine le reconnaît lui-même dans son introduction : il n’est pas historien et il ne livre ni réflexion stratégique, ni étude tactique. Il y a une forte dimension affective et intime dans ce livre et il est nécessaire d’avoir ce point en tête durant toute la lecture. Yves Lafontaine, dont « la jeunesse a été profondément marquée par le récit que [son] père fit du drame qui marqua la fin de carrière militaire de son [propre] père », écrit sur la division commandée par son grand-père. Il ne faut donc à mon sens pas chercher l’ouvrage définitif sur la bataille de Sedan mais une contribution à son histoire, à lire avec esprit critique et une solide documentation à côté. Etant en déplacement lorsque j’ai lu ce livre, celle-ci m’a manqué pour confirmer et comparer plusieurs points évoqués par Yves Lafontaine. A ce titre, je pense que la Bataille de Sedan, 10-14 mai 1940 : « …fors l’honneur » est d’abord un livre à mettre entre les mains de personnes possédant déjà un fond de sac sur ces événements afin de bien mettre en perspective le propos de son auteur avec celui d’autres auteurs.

L’ouvrage n’en reste pas moins plaisant à lire. Yves Lafontaine, dont le temps passé sous l’uniforme s’étend sur 30 ou 40 ans, écrit avec un style très militaire, qui a le mérite d’être clair et précis. Les récit de combats sont à ce titre dynamiques, bien cadencés. L’auteur apporte un regard de praticien et cela se sent. Différents témoignages, directs ou indirects, sont insérés dans le texte et permettent au lecteur de se plonger au cœur des terribles combats sur la Meuse de 1940. Le combattant français de 1940 combattit bravement et ces extraits poignants le rappellent (ces extraits m’ont toutefois souvent paru long). Je reste en revanche plus perplexe sur les hommages rendus aux soldats allemands. La réconciliation franco-allemande et la construction européenne ont ouvert le chemin à de nouvelles perspectives pour les relations entre la France et l’Allemagne. Il n’en reste pas moins que la Wehrmacht fut l’instrument docile de la politique hitlérienne d’agression et qu’elle participa activement durant tout le conflit à d’innombrables crimes contre l’humanité ou crimes de guerre. Les soldats allemands de 1940 furent ceux qui en 1941 se lancèrent à l’assaut de l’Union soviétique et qui, loin de n’accomplir que leur devoir de soldats, ont perpétré maints massacres et exactions. A ce titre, il ne me paraît pas sain de mettre sur le même pied soldats français et allemands.

Le général Henri Lafontaine et l’action des autres chefs de la 55e DI méritent peut-être, comme l’affirme ce livre, de voir l’opprobre qui pèsent sur leur mémoire levée. Pour ma part, ce livre n’a pas apporté de réponses fermes sur ce point. La Bataille de Sedan, 10-14 mai 1940 : « …fors l’honneur » n’est donc pas le livre unique et définitif à lire sur ces combats. Le sous-titre même, « fors [sauf] l’honneur », montre bien la dimension affective de ce livre. Or, Sedan appartient désormais à l’histoire. L’historien doit-il porter un jugement sur l’honneur ? Il me semble qu’une étude historique solide, bien documentée et reposant sur des sources larges et fiables, offre toute la matière au lecteur pour se faire sa propre opinion.

En complément de cet article, voici une proposition de lectures sur 1940 :

1940, Vérités et Légendes, de Rémy Porte

Le Mythe de la Guerre-Eclair, de Karl-Heinz Frieser

Que lire sur la campagne de 1940 ? Suggestions faites par Camile Vargas Harlé

Juillet 2022

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