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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Gagner la guerre avant la guerre : l’offensive stratégique soviétique en Mandchourie de 1945

Restée dans l’ombre des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, l’offensive soviétique en Mandchourie, lancée le 9 août 1945[1], a permis à Moscou de remporter des gains stratégiques majeurs en Asie orientale. En trois semaines, l’Armée rouge écrase l’Armée japonaise du Kwantung, débarque sur plusieurs îles japonaises et se porte jusque dans la péninsule coréenne. Les conséquences de cet épisode, bref mais violent, de la Seconde Guerre mondiale, marquent encore la géopolitique du 21e siècle.

A posteriori, l’opération pourrait paraître gagnée d’avance et ne constituer qu’un sujet mineur. C’est évidemment faux. L’offensive stratégique soviétique de Mandchourie est un cas d’étude opérationnelle passionnant pour qui s’intéresse aux opérations, à leur conception et leur conduite. Le véritable enjeu pour les Soviétiques n’était pas de vaincre, mais d’atteindre leurs objectifs dans les délais impartis. Il serait illusoire de croire que les Soviétiques se sont contentés de rafler la mise face à un ennemi à terre. Menée dans de vastes espaces, sur un terrain difficile face à un adversaire nombreux, tenace et installé depuis des années, cette offensive a été un contre-la-montre stratégique. Avant même le déclenchement de l’opération, les Soviétiques ont rempli un certain nombre de conditions opérationnelles pour obtenir un succès majeur. La longue préparation précédant le déclenchement des opérations les a placés dans la meilleure position pour saisir et exploiter l’initiative. Une planification soignée, associée à une préparation logistique minutieuse, a offert à l’Armée rouge une victoire éclatante en Mandchourie face au Japon.

Ce propos s’articulera en trois points. Le premier fera le récit des opérations puis le deuxième point se focalisera sur les facteurs de succès décisif. Enfin, le troisième et dernier point remettra en perspective l’art opératif soviétique et l’offensive de Mandchourie. 

1 – les opérations : l’illusion d’une victoire facile

L’armée japonaise s’est effondrée en quelques semaines face à l’Armée rouge. Le rapport de forces écrasant en faveur de l’URSS pourrait laisser penser que l’issue était déterminée d’avance et que l’Armée rouge s’est contentée d’une promenade militaire. Le déroulement des opérations montre pourtant que les Soviétiques ont affronté leur ennemi sur un terrain largement défavorable.

  • Le théâtre des opérations

L’action des forces ne pourrait être comprise sans une description du terrain. Ce dernier constitue un facteur central déterminant dans la planification et la conduite des opérations. Zones favorables ou défavorables au défenseur, couloirs de mobilité, axes routiers, coupures humides, zones urbaines : ces éléments sont des points incontournables de la manœuvre. Pour une armée en campagne, le défi consiste à surmonter les contraintes que fait peser le terrain, voire à les transformer en opportunités.

La future ligne de front prend la forme d’un fer à cheval, long de 4400 kilomètres. Le terrain est immense et difficile. Il combine zones montagneuses, zones désertiques, zones boisées, marécages. Une grande partie de ces zones est considérée comme infranchissable par les Japonais. Les principales villes sont situées au centre de la Mandchourie ou sur son littoral Sud, augmentant d’autant plus la distance à parcourir par l’attaquant soviétique pour atteindre les grands centres urbains. Au sommet du fer à cheval, le fleuve Amour constitue un obstacle supplémentaire. Cette forme de fer à cheval donne aux Japonais l’avantage de pouvoir manœuvrer sur leurs lignes intérieures tandis que l’immensité des espaces à conquérir, à travers des couloirs de mobilité très cloisonnés, handicape fortement l’Armée rouge. Les routes, souvent de simples pistes, sont ravagées par la saison des pluies. Le terrain est favorable aux défenseurs qui, de plus, sont présents depuis treize ans en Mandchourie, connaissent le théâtre et ont eu le temps de l’aménager. La face Ouest du fer à cheval est particulièrement bien fortifiée. Ainsi, c’est sur un terrain défavorable que doit manœuvrer l’Armée rouge. Le déroulement des opérations montre toutefois sa capacité à surmonter ce handicap, et même à en tirer profit.

  • Forces en présence
  • L’Armée rouge

Placées sous les ordres du maréchal Vassilievski, les Forces soviétiques d’Extrême-Orient sont articulées en trois fronts (la dénomination soviétique d’un groupe d’armées) :

  • Front de Transbaïkalie (maréchal Malinovski) ;
  • 1er Front d’Extrême-Orient (maréchal Meretskov) ;
  • 2e Front d’Extrême-Orient (général Purkaïev).

Ces quatre officiers généraux ont combattu dans l’Armée rouge depuis la guerre civile russe (après avoir, pour trois d’entre eux, servi dans l’ancienne armée tsariste) et ont détenu des commandements majeurs sur le front européen entre 1941 et 1945. Ce sont des chefs expérimentés, entourés d’états-majors qui ont acquis durant la guerre germano-soviétique une maîtrise croissante de la manœuvre interarmées et interarmes.

Le 9 août 1945, l’Armée rouge aligne 1 500 000 hommes, 28 000 canons / mortiers / lance-roquettes multiples, 5 500 chars et canons automoteurs, 3 700 avions. Les forces terrestres sont distribuées en douze armées, dont une armée blindée. En 1945, l’articulation des unités de l’Armée rouge préfigure celles de la Guerre froide. En tête des colonnes soviétiques progressent des détachements avancés interarmes. Mobiles et dotés d’un appui-feu important, ces détachements sont en mesure de maintenir un rythme soutenu tout en écrasant ou contournant les défenses japonaises. Un groupe de cavalerie-mécanisée, en partie constitué de troupes mongoles, complète les forces soviétiques. Eprouvée sur le Front de l’Est, la combinaison du cheval, rustique et endurant, et du moteur offre une souplesse d’emploi tout à fait adaptée au théâtre mandchourien[2]. Trois armées aériennes sont chacune attribuées à un front. La Flotte soviétique du Pacifique et une flottille voguant sur le fleuve Amour constituent la composante navale. Ce sont des forces puissantes, maniées par des chefs expérimentés, dont les structures ont été éprouvées par quatre ans d’une guerre sans merci face à l’Allemagne nazie.

L’objectif des Forces soviétiques d’Extrême-Orient consiste à lancer une attaque concentrique, sur les trois faces du fer à cheval, contre l’armée japonaise. Le Front de Transbaïkalie et le 1er Front d’Extrême-Orient constituent respectivement les pinces Ouest et Est de la tenaille. Le 2e Front d’Extrême-Orient, au sommet du fer à cheval, reçoit une mission de fixation des forces japonaises. En plaçant le Japon au pied du mur, le premier bombardement atomique d’Hiroshima le 6 août 1945 et l’imminence d’une autre frappe nucléaire contracte les délais dont disposent les Soviétiques pour saisir leurs objectifs. Face à cette accélération du temps, Staline accroit la pression sur ses commandants d’armée pour écraser au plus vite l’Armée du Kwantung et conquérir la Mandchourie. Ce facteur temps relativise le rapport de forces supérieur dont dispose l’Armée rouge.  

  • L’Armée du Kwantung

Fer de lance de l’expansionnisme japonais en Extrême-Orient, l’Armée du Kwantung totalise 700 000 hommes[3]. Si elle regroupait auparavant l’élite des forces nippones, le reflux japonais dans le Pacifique a peu à peu absorbé ses meilleurs troupes et équipements. L’Armée du Kwantung est organisée en plusieurs armées de secteurs (l’équivalent d’un groupe d’armées), elles-mêmes composées d’armées. L’infanterie constitue le cœur de l’armée japonaise. Elle manque de moyens antichars. Ses grandes unités sont partagées entre des divisions statiques, peu manœuvrières et mal équipées, et des divisions pourvues d’appuis, plus aptes à la manœuvre. Les blindés, regroupés en brigades, sont obsolètes et peu nombreux. L’armée du Mandchoukouo (170 000 hommes), Etat vassal créé par le Japon en 1932, est présente aux côtés des soldats japonais mais possède peu de valeur. Face à l’Armée rouge, le rapport de forces est largement en défaveur de l’Armée du Kwantung. Cette dernière possède toutefois l’avantage d’un terrain, occupé depuis des années, très favorable à la défense. Les chefs japonais ont conscience que le rapport de forces ne leur permettra pas de repousser une offensive soviétique. Alors que la défaite face aux Etats-Unis est désormais inéluctable, ils espèrent pouvoir freiner suffisamment longtemps l’attaque ennemie et préserver le cœur historique de leur empire en Asie orientale.

  • Déroulement des opérations par front

Le 8 août à 23h00, l’URSS déclare la guerre à l’Empire du Japon. Quelques minutes plus tard, les premiers éléments de reconnaissance franchissent la frontière. Quelques heures après, le 1er échelon soviétique pénètre en Mandchourie. Le 15 août, par la voix de son empereur, le Japon annonce sa reddition. Cette nouvelle accroit la confusion au sein de l’Armée du Kwantung, berceau du militarisme nippon. Associé au choc de l’offensive soviétique, cela met définitivement fin à toute résistance organisée de la part des forces japonaises. Celles-ci sont définitivement disloquées. Poursuivant leur offensive, les Soviétiques exploitent la désorganisation totale de la défense japonaise et maintiennent le rythme de leur attaque. En vue d’allonger la profondeur de celle-ci, une série d’assauts par air est menée afin de saisir des points clés. Si certaines unités japonaises poursuivent le combat fanatiquement, la plupart se rendent sans combattre. Onze jours après son déclenchement, la campagne entre dans une seconde phase et s’apparente à une promenade militaire. Fin août, l’Armée rouge s’est emparée de la Mandchourie et de plusieurs îles japonaises, a fait sa jonction avec les forces de Mao Tse Toung dans le nord de la Chine et a pénétré en Corée. Les lignes suivantes sont un bref balayage des opérations front par front.

  • Front de Transbaïkalie

Le Front de Transbaïkalie est le plus puissant des trois groupes d’armées soviétiques déployés et possède l’effort. Il compte notamment dans ses rangs la 6e Armée blindée de la Garde, entièrement constituée de corps blindés et mécanisés, et le groupe de cavalerie-mécanisé soviéto-mongol. Il occupe la face Ouest du fer à cheval. Convaincus que le désert et les montagnes sont une barrière infranchissable pour les forces soviétiques, les Japonais négligent de préparer correctement la défense de ce secteur.  Le choc de son attaque submerge rapidement les défenseurs japonais et les différentes armées soviétiques progressent à un rythme rapide malgré le terrain désertique et montagneux. Les objectifs de ce front sont atteints bien en avance de la planification initiale.

  • 1er Front d’Extrême-Orient

Le 2er Front d’Extrême-Orient est déployé sur la face Est du fer à cheval, la plus fortifiée. Fermement retranchés, les Japonais sous-estiment la puissance offensive de l’Armée rouge. L’assaut est dévastateur. Il est lancé de nuit sous une pluie torrentielle. Si celle-ci prive les assaillants de l’appui de l’artillerie et de l’aviation, il masque le débouché des troupes soviétiques. La surprise est totale pour les défenseurs japonais, surpris dans leurs abris. Après avoir ouvert une brèche de plusieurs dizaines de kilomètres de large, le maréchal Meretskov, commandant du front, injecte son élément mobile, un corps mécanisé. Ce dernier exploite dans la profondeur la percée effectuée. Sur toute la ligne de front, des détachements avancés interarmes maintiennent le rythme de la progression. Quelques jours plus tard, la jonction est faite avec les autres fronts. Des forces soviétiques pénètrent en Corée et descendent jusqu’au 38e parallèle. L’engrenage vers une autre guerre est enclenché[4].

  • 2e Front d’Extrême-Orient

Ce front est le moins puissant des trois groupes d’armées soviétiques. Destinés à fixer au Nord-Est du fer à cheval les forces japonaises, il ne bénéficie pas de l’effort en termes de moyens. Il opère sur un terrain largement défavorable. La région est boisée et marécageuse. A la traversée de l’Amour succèdent l’assaut de positions japonaises bien préparées. Menée sous une pluie battante à l’instar du 1er Front d’Extrême-Orient, l’attaque des forces terrestres soviétiques est combinée aux actions de la Flottille de l’Amour. Les monitors et les canonnières soviétiques appuient ainsi le franchissement du fleuve par le 1er échelon. Une série d’opérations amphibies fluviales est lancée. L’infanterie parvient à prendre pied sur la rive japonaise. Malgré les difficultés (il faut en moyenne 2 à 3 jours pour faire franchir le fleuve à une brigade blindée, et ce sans ses soutiens), le 2e Front d’Extrême-Orient perce les défenses japonaises et progresse vers le sud. Il fait sa jonction avec les autres fronts quelques jours plus tard.

  • Opérations amphibies

En parallèle de l’assaut sur la Mandchourie se déroule une séquence d’opérations amphibies. Des troupes soviétiques débarquent sur les îles Kouriles et Sakhaline. Il s’agit d’opérations complexes, interarmées par nature. Menées avec des moyens limités et une expérience des opérations amphibies qui ne soutiennent pas la comparaison avec ceux des Alliés occidentaux, ces débarquements sont pourtant un succès. Annexées par l’URSS[5], ces îles élargissent l’empreinte stratégique des Soviétiques dans le Pacifique.

 

[1] Anticipant la bascule d’effort vers l’Extrême-Orient, les Soviétiques débutent la planification à l’automne 1944. Durant la Conférence de Yalta en février 1945, les Alliés étaient tombés d’accord pour que l’URSS entre en guerre contre le Japon trois mois après la défaite de l’Allemagne. Dès mars 1945, le processus de planification est accéléré.

[2] Il est intéressant de constater qu’en 1940, l’armée française alignait elle aussi des divisions « pétrole-picotin » dont l’efficacité opérationnelle est loin d’avoir marqué les esprits.

[3] A cela s’ajoutent 280 000 soldats en Corée et dans les île Kouriles et Sakhaline.

[4] La Guerre de Corée (1950-1953). Cadeau Ivan, La Guerre de Corée, Paris, Tempus Perrin, 2016

[5] Ces îles sont aujourd’hui toujours revendiquées par le Japon.

 

2 – le facteur décisif de succès : la préparation de l’offensive

Cet effondrement est le fruit d’une longue préparation, décisive dans la victoire soviétique. Cette préparation se manifeste tout particulièrement sur deux points : la logistique et l’économie des moyens.

  • Une prouesse logistique stratégique

En quelques mois, l’Armée rouge réalise une concentration des forces sur un théâtre d’opérations jusque-là secondaire. En août 1945, conformément à sa planification, elle est en position pour se lancer à l’assaut de la Mandchourie. La maîtrise des déplacements à travers son immense territoire a garanti à l’URSS un rapport de forces largement favorable, lui permettant d’ajuster pleinement ses moyens militaires à ses objectifs stratégiques.

Compte tenu du déclenchement de l’opération Barbarossa le 22 juin 1941, l’Extrême-Orient est un théâtre secondaire, éloigné du front principal où l’URSS mène une lutte à mort face à l’Allemagne nazie. La menace d’une attaque japonaise, en raison de l’alliance entre Berlin et Tokyo, fixe de nombreuses forces soviétiques mais le déclenchement de la Guerre du Pacifique en décembre 1941 diminue la portée de cette menace. Au fil des mois, un volume croissant de forces et de matériels est prélevé afin rejoindre le front européen. Lorsque la décision est prise par Staline et la STAVKA d’entrer en guerre contre Japon, c’est une bascule complète d’efforts qu’il s’agit d’opérer. En effet, les meilleurs matériels, les chefs et les troupes les plus expérimentés sont en Europe. Leur présence en Extrême-Orient sera indispensable afin de renverser le rapport de forces face à l’armée japonaise.

Ainsi, s’appuyant sur le chemin de fer du Transsibérien, avant même la capitulation de l’Allemagne, l’URSS entame dès le printemps 1945 le transfert de plusieurs armées d’Europe vers l’Extrême-Orient. En quelques mois, 500 000 hommes, des milliers de chars, de canons et d’avions[6] sont déployés en Extrême-Orient. Un tel transfert implique un effort logistique d’une ampleur inégalée afin de non seulement déplacer mais surtout soutenir ces forces. Nourriture, carburants, pièces détachées, munitions : tout doit être transporté et stocké alors que 9 000km séparent lExtrême-Orient soviétique de l’Europe. Les Alliés ne sont pas en reste dans cette prouesse logistique. Les ports soviétiques d’Extrême-Orient sont le point d’entrée des convois du Prêt-Bail américain qui livrent chars Sherman[7], camions et pièces détachées.

  • Une prouesse logistique opérative et tactique

La logistique en tant que facteur de succès se décline également aux niveaux opératif et tactique. Traditionnellement le parent pauvre de l’Armée rouge, la logistique est ici pleinement prise en compte. Les efforts entrepris sont à la mesure des objectifs dans la mesure où il s’agit de garantir un élan maximal, sans essoufflement logistique, aux trois fronts engagés.

A l’échelle du théâtre d’opérations, plusieurs milliers de kilomètres de routes sont bâties afin de répartir l’ensemble des flux logistiques entre les différentes armées. Un réseau de dépôts est mis en place afin de garantir un soutien aux unités de combat. Des unités de transports sont affectées aux armées. Le service de santé est également considérablement renforcé (hôpitaux de campagne, unités d’évacuation). De nombreux médecins militaires déployés en Extrême-Orient proviennent des infrastructures médicales d’Europe, désormais inutiles.

Le soutien mécanique constitue un défi dans la mesure où, considérées comme non prioritaires durant des années, les forces soviétiques d’Extrême-Orient sont encore massivement équipés de chars T-26 et BT-7, techniquement dépassés. Au sein de chaque brigade blindée, sur trois bataillons, un reçoit des chars T-34 beaucoup plus modernes. Des chars Sherman d’origine américaine équipent également les unités blindées soviétiques. La diversité de ce parc, entre matériels neufs et anciens, entre matériels soviétiques et étrangers, complique la tâche des logisticiens soviétiques. Il faut non seulement constituer des stocks de pièces détachées mais également former les mécaniciens. Une cinquantaine d’unités de réparation et d’évacuation sont acheminées en Extrême-Orient et s’ajoutent aux 26 déjà présentes.

Sur le plan tactique, la logistique conditionne la capacité opérationnelle des unités déployées. Sans ravitaillement, de réparations ou de soutien médical, les armées engagées, tout particulièrement leurs composantes blindées et motorisées, s’arrêteront d’elles-mêmes. Ce facteur est d’autant plus critique que le théâtre d’opérations est immense et couvre un terrain difficile. L’enjeu consiste à soutenir les éléments de pointe au fur et à mesure que leurs lignes de communication s’étireront. Faute d’un ravitaillement suffisant, les unités blindées-motorisées s’essoufflent en avançant. C’est notamment le cas de la 6e Armée blindée de la Garde dont les colonnes s’étirent sur des centaines de kilomètres dans le désert et la montagne. Afin de maintenir le rythme de la progression, l’aviation soviétique ravitaille en carburant les pointes avancées. La constitution en tête de chaque colonne d’un détachement avancé interarmes permet de concentrer les efforts logistiques sur un seul élément mobile et puissant[8]. Ce choix logistique permet aux Soviétiques de maintenir un équilibre entre puissance et vitesse. Les détachements avancés interarmes, suffisamment puissants pour mener un combat autonome, reçoivent assez de soutien pour conserver leur rythme de progression. Si cela se fait au détriment du reste de l’armée, contrainte de ralentir, face à une résistance japonaise très rapidement brisée, les Soviétiques peuvent ainsi poursuivre leur progression dans la profondeur.

  • Une économie des moyens particulièrement bien pensée

C’est au cours de l’année 1944 que la STAVKA débute sa réflexion sur une offensive en Mandchourie. La certitude acquise de la victoire finale contre l’Allemagne lui permet de monter en gamme en termes de planification et d’organiser ses forces pour disloquer le dispositif japonais et exploiter les percées dans la profondeur.

L’offensive planifiée est bel et bien considérée au niveau opératif. Le théâtre d’opérations reçoit une unité de commandement en la personne de Vassilievski, nommé à la tête à des forces terrestres, aériennes et navales soviétiques d’Extrême-Orient[9]. Tout en restant en liaison étroite avec Staline, un seul individu détient ainsi la plénitude du commandement sur le théâtre d’opérations. Cette unité de commandement permet ainsi d’intégrer l’ensemble des composantes des forces armées soviétiques au sein d’une seule manœuvre aéroterrestre. La coordination par une même autorité de l’ensemble des moyens de combat et du soutien démultiplie la force de frappe de l’offensive.

L’économie des moyens constitue tout particulièrement un point d’attention des chefs soviétiques afin de maximiser le potentiel de combat de leurs forces. Les armées sélectionnées pour basculer du théâtre européen au théâtre asiatique, bien que recomplétées par de nouvelles recrues, sont composées de vétérans. Elles sont de plus commandées par des chefs solides et expérimentés, entourés d’états-majors chevronnés. Enfin, un souci de cohérence guide les planificateurs soviétiques. Les armées transférées ont vocation à combattre sur des terrains (montagne, zones fortifiées, etc.) similaires à ceux où elles ont combattu en Europe (et donc engrangé de l’expérience)[10].

Dans le même ordre d’idée, l’attribution des moyens entre les différents fronts, et en leur sein entre les différentes armées, est finement pensée. Qu’il s’agisse des moyens de combat ou de soutien, ceux-ci sont répartis en fonction des objectifs et de la résistance attendue. Ainsi, le Front de Transbaïkalie, sur qui repose l’effort principal de l’offensive se voit attribuer les moyens les plus importants (génie, artillerie, logistique[11]). L’Armée rouge est structurée de telle manière à pouvoir basculer aisément ses moyens d’une armée à une autre. L’expérience acquise après quatre ans de guerre germano-soviétique fluidifie considérablement la génération de forces interarmes (armée, corps, division) renforcées de moyens adaptés (régiments d’artillerie, brigades blindées, brigades et bataillons de sapeurs). Une fois l’offensive déclenchée, cette agilité des forces soviétiques atteint un nouveau palier avec la constitution de détachements avancés interarmes. Constitués autour d’un noyau blindé renforcé (généralement un bataillon de chars ou une brigade blindée), ces détachements (du volume d’une brigade à une division) sont suffisamment mobiles et puissants pour progresser rapidement tout en étant capable de mener un combat de rencontre. Le principe est systématisé dans chaque armée et chaque corps soviétique, permettant à l’Armée rouge de conserver fermement l’initiative sur l’ensemble de ses axes de progression. A cela s’ajoute l’emploi du génie afin de rétablir les itinéraires dévastés par les pluies, et ainsi fluidifier la progression. Cette combinaison de moyens autour de détachements avancés interarmes démultiplie l’élan de l’attaque qui peut ainsi continuer de porter dans la profondeur.


[6] 3 340 chars et canons automoteurs, 12 190 canons de tous types, mortiers et lance-roquettes multiples, 1386 avions sont transférés en Extrême-Orient entre le 01/01/1945 et le 09/08/1945.

[7] 500 chars Sherman équipent la 6e Armée blindée de la Garde.

[8] Kravchenko, commandant la 6e Armée blindée de la Garde, ordonne à ses commandants de corps d’attribuer tout le carburant disponible à leurs détachements avancés.

[9] Pour la première fois dans l’histoire de l’Armée rouge, un théâtre d’opérations est placé sous le commandement d’un chef unique, accompagné d’un état-major dédié.

[10] Deux armées ayant participé aux combats en Prusse-Orientale, région lourdement défendue, sont affectées à l’assaut de zones fortifiées japonaises. La 6e Armée blindée de la Garde a combattu dans les Carpates et retrouve en Mandchourie un paysage montagneux familier.

[11] 49 000 camions sur les 100 000 que possèdent les Forces soviétiques d’Extrême-Orient.

3 – L’art opératif soviétique et la Mandchourie : portée d’une démonstration

Parmi les idées fructueuses engendrées par la pensée militaire soviéto-russe, l’art opératif est l’un des concepts les plus percutants. Les lignes qui vont suivre n’ont pas pour but de décrire dans le détail ce concept mais de le relier à l’offensive stratégique de Mandchourie afin de démontrer en quoi elle constitue un modèle de l’art opératif soviétique.

Conceptualisé dans les années 1920 et 1930 par plusieurs officiers de l’Armée rouge, l’art opératif théorise un niveau intermédiaire entre la tactique et la stratégie. Les opérations menées contre l’ennemi sont considérées au sein d’un système. Ce dernier ne s’effondrera pas du fait d’un seul choc unique et décisif. Ce sera au contraire une série de coups liés les uns aux autres qui ébranlera le système et amènera in fine à sa dislocation. Les opérations conçues dans ce cadre sont menées dans la profondeur du dispositif ennemi, et non plus simplement sur la ligne des contacts. Ebranlé par cette séquence de choc coordonnés, submergé par les actions portant sur la profondeur, l’ennemi s’effondrera.

L’offensive stratégique de Mandchourie applique les principes de l’art opératif soviétique. La planification et la conduite des opérations terrestres, navales et aériennes sous une autorité unique donne d’emblée une dimension interarmées à la campagne. La conception de l’attaque intègre chaque front soviétique au sein même action globale. L’effort humain et matériel porté sur le Front de Transbaïkalie ne prend son sens que s’il est lié aux actions menées par les 1er et 2e Fronts d’Extrême-Orient. Il n’aurait en effet pu surprendre de manière complète les Japonais en attaquant sur des axes réputés infranchissables si d’autres forces n’avaient simultanément lancé l’assaut sur les autres faces du fer à cheval. Le choc dépasse le niveau tactique pour atteindre un niveau supérieur et ébranler l’ensemble du système défensif japonais. Attaquée par la terre, par les airs et par la mer, l’Armée du Kwantung est immédiatement privée de l’initiative. La progression à grande vitesse des colonnes soviétiques sur de multiples axes porte le fer et le feu dans la profondeur. Contrairement aux grandes opérations aéroportées alliées en Europe[12], les assauts par air ne précèdent pas l’offensive terrestre mais lui succèdent. Ces opérations aéroportées obtiennent leur rendement maximal en démultipliant les effets du choc principal, et non en le préparant. S’engouffrant dans les brèches d’un dispositif totalement désorganisé, les multiples assauts menés par de petits détachements aéroportés sur les villes clés de Mandchourie accélèrent la décomposition de l’Armée du Kwantung. Du fait de la combinaison de ces moyens aéroterrestres, l’ensemble se disloque en quelques jours.

Une erreur serait de croire que les Soviétiques ont réussi là où les Allemands ont échoué, que l’offensive stratégique en Mandchourie constitue l’exemple abouti d’une blitzkrieg. Reproduire le modèle des opérations d’août 1945 ne garantirait pas le succès. L’offensive a été une victoire éclatante car la fin et les moyens était correctement alignés les uns par rapport aux autres. La guerre éclair de l’Armée rouge en 1945 était l’outil adaptée à un objectif stratégique clairement défini et limité. Combinant audace et agilité, les Soviétiques ont dominé leur adversaire malgré un étirement des lignes de communication, que ce soit au niveau stratégique, opératif ou tactique. Tirant habilement profit de la croyance des généraux japonais que le terrain difficile enrayerait toute velléité offensive, ils ont transformé ce facteur défavorable en un facteur de succès grâce à la surprise créée. Sur le plan tactique, la météo a également été exploitée : en dépit de l’impossibilité d’employer l’aviation et l’artillerie (élément clé de toute manœuvre pour l’Armée rouge), les soldats soviétiques ont profité des pluies torrentielles de la nuit pour créer la surprise en montant à l’assaut des lignes japonaises sans être détectés. Ensuite, une fois la percée obtenue, chaque niveau d’emploi a démontré son agilité. Création de détachements avancés interarmes, combinaison des moyens, relèves par dépassement, logistique, bascules d’effort : l’Armée rouge de 1945 a donné au monde une preuve éclatante de sa maîtrise de la manœuvre tactique et opérative.

Conclusion

En quelques jours, l’Armée rouge a vaincu une armée retranchée sur un terrain favorable au défenseur. La performance est impressionnante. Elle a été permise par le considérable effort de préparation consenti par les Soviétiques. L'autre condition remplie par ces derniers est l'acquisition d'une maîtrise de la planification et de la conduite des opérations, absente en 1941. Sans cela, jamais l’audace du plan d’attaque soviétique n’aurait pu porter ses fruits. Sans cela, jamais l’agilité dans la manœuvre acquise par l’Armée rouge après quatre ans d’une guerre impitoyable n’aurait pu être exploitée sur le terrain. Sans cela, les trois fronts soviétiques auraient buté sur les défenses japonaises et se seraient dilués dans l’immensité de la Mandchourie. La guerre était gagnée avant d’être lancée car finement conçue, l’offensive a combiné de puissants et multiples moyens car intelligemment taillées pour des objectifs réalistes, les forces déployées (terrestres, navales, aériennes) ont pu donner tout leur rendement. Tant vanté, l’art opératif soviétique connaît son apogée en Mandchourie.

Comme le montre toutefois le cas de la Mandchourie, sa mise en œuvre exige une réflexion approfondie, une agilité à tous les niveaux et une préparation matérielle et humaine de très grande ampleur. Séduisant intellectuellement, l’art opératif n’ouvre pas miraculeusement la voie vers la victoire. L’offensive stratégique de Mandchourie constitue un cas d’étude d’une application réussie de ce concept. Comme en miroir du succès soviétique de 1945, les premières semaines du conflit en Ukraine semblent quant à elles être le potentiel cas d’étude d’une application ratée.

 

Bibliographie

Glantz David, The Soviet Strategic Offensive in Manchuria, 1945 « August Storm », Abingdon, CASS, 2003

Stephenson Charles, Stalin’s War on Japan, the Red Army’s Manchurian Strategic Offensive Operation 1945, Barnsley, Pen &Sword Books, 2021

Sapir Jacques, la Mandchourie oubliée, Grandeur et Démesure de l’art de la guerre soviétique, Paris, Editions du Rocher, 1996


[12] Overlord et Market Garden.

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