Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Le chaudron : mise en perspective historique

Chaudron, poche, encerclement. Ces mots ont été cités plusieurs fois à l’occasion de la reprise de la ville de Lyman par l’armée ukrainienne, attirant l’attention sur un cas de figure militaire traversant l’histoire. Les quelques lignes qui vont suivre ont pour objet une mise en perspective historique de la notion d’encerclement. Elles ne visent pas l’exhaustivité. Les exemples abondent dans l’histoire. A travers quelques cas, il s’agit d’éclairer cette notion et quelques-uns des phénomènes générés par ce cas de figure tactique.  Trois situations différentes sont abordées.

L’encerclement est une situation où une force militaire est coupée, virtuellement ou physiquement, ou les deux, du reste de son armée. Cela crée une poche ou un chaudron (kessel en allemand). Le principal défi qui se pose au défenseur est le maintien de sa cohésion. Privé de ses approvisionnements, le défenseur verra ses stocks (vivres, munitions, carburant) s’épuiser sans être renouvelés, paralysant peu à peu son effort. De plus, le choc moral produit par l’encerclement sur les combattants présents dans la poche complique le maintien de la discipline et de l’organisation dans les unités, pouvant aller jusqu’à la panique. La force enfermée dans le chaudron se désagrège alors peu à peu et se fragmente en de multiples mini-poches dont la résistance dépend de la détermination des unités locales, aiguillée par la capacité des cadres à maintenir la discipline dans leurs rangs.

Pour l’attaquant, la réduction de la poche est une gageure. Cette opération, consommatrice en moyens humains et matériels, constitue en effet une phase de vulnérabilité si elle fait l’objet d’une attaque concentrique (depuis l’intérieur de la poche par le défenseur et depuis l’extérieur par une force de secours). La réduction est également consommatrice en temps. Au cours d’une phase offensive, la destruction des unités encerclées peut avoir pour effet de fixer d’importants moyens au détriment de l’exploitation de l’attaque, permettant une réorganisation de l’adversaire à l’extérieur de la poche.

Cannes : le mirage de l'encerclement

Bataille de Cannes (carte disponible sur le site Britannica)

Le 2 août 216 avant J.C., la fine fleur des légions romaines est déployée dans la plaine de Cannes face à l’armée du général carthaginois Hannibal. Le rapport de forces est écrasant : 80 000 soldats romains et alliés affrontent 40 000 Carthaginois, Gaulois, Ibères. A la fin de la journée, ces derniers sont vainqueurs tandis que 50 000 à 70 000 Romains (le bilan varie selon les historiens) gisent sur le champ de bataille. Manœuvrant du faible au fort, Hannibal a habilement disposé ses troupes afin d’absorber au centre le poids de l’attaque romaine. La pression enfonce peu à peu la ligne carthaginoise mais celle-ci ne rompt pas. Fixés au centre, les Romains perdent la bataille des ailes. Hannibal a renforcé ces dernières et exploite la création d’une poche au centre de son dispositif afin d’assaillir les flancs et les arrières de l’armée romaine avec son infanterie lourde et sa cavalerie. Les Romains sont encerclés et incapables de manœuvrer. La suite est une longue et désespérée tuerie menée à la force des bras. Tite-Live a laissé dans son Histoire de Rome de très belles pages sur le choc moral qui se produit à Rome à l’annonce de la défaite. Cannes entre surtout dans l’histoire comme le modèle de la bataille d’encerclement. Ce dernier a mené à l’anéantissement d’une armée complète. A travers les siècles, Cannes est érigé comme un modèle de bataille décisive permise par l’encerclement. Ce dernier offre des perspectives de victoire éclatante, possiblement au détriment des perspectives stratégiques comme l’illustre la bataille de Cannes. Si l’encerclement a en effet permis la destruction de l’armée romaine, la défaite des légions n’a pas mis Rome à genoux. La tentation qu’il peut susciter chez le commandement introduit des biais de réflexion. Attirés par l’opportunité de gains immédiats (la destruction d’un important volume de forces adverses), le ou les chefs militaires peuvent négliger le véritable centre de gravité ennemi. Eblouis par l’éclat du succès, c’est l’exploitation de ce dernier qu’ils négligent. « Tu sais vaincre Hannibal, mais tu ne sais pas tirer profit de la victoire » aurait dit Maharbal, chef de la cavalerie carthaginoise, à Hannibal au soir de la bataille. En d’autres termes, le succès tactique ne prend son sens que dans le cadre d’une action plus globale, à la portée et aux effets opératifs ou stratégiques. Aussi éclatant soit-il, aussi séduisant soit-il, l’opportunité de l’encerclement doit être mesurée à l’aune des effets qu’il produira au profit de la victoire finale.  

Sur le retentissement dans la pensée militaire de la bataille de Cannes, cette première référence : Alfred von Schlieffen, l'homme qui devait gagner la Grande Guerre. De Christophe Bêchet

Seconde référence : le Plan Schlieffen, un mois de guerre - deux siècles de controverses, de Pierre-Yves Hénin

Shiloh : effets secondaires de l'encerclement

La vague confédérée (carte trouvée sur le site de l’American Battlefieds Trust)

Le 6 et 7 avril 1862, durant la Guerre de Sécession, l’armée confédérée attaque dans ses bivouacs une armée fédérale commandée par Ulysse S. Grant. Surpris, les Fédéraux reculent et peinent à organiser leurs défenses. Deux divisions fédérales parviennent toutefois à tenir leurs positions. Les régiments nordistes appliquent une défense ferme durant plusieurs heures dans le Hornet’s Nest (le Guêpier) en s’appuyant sur un terrain boisé, favorable à la résistance. Cette dernière est galvanisée par l’activité des officiers qui maintiennent la cohésion de leurs brigades et régiments. D’âpres combats opposent Nordistes et Sudistes. Ces derniers fixent d’importants moyens (régiments d’infanterie et batteries d’artillerie) afin de réduire le Hornet’s Nest. Cette immobilisation de forces confédérées allège la pression sur les autres points de la ligne nordiste. Pire, elle concentre l’attention d’Albert S. Johnston, commandant confédéré, qui perd la vision d’ensemble de la bataille et mène lui-même plusieurs charges contre les lignes nordistes. Il y est tué. En fin de journée, coupé du reste de l’armée, le reste des forces fédérales retranchées dans le Hornet’s Nest hisse le drapeau blanc. Les rescapés (plus de 2000 soldats) sont capturés. Plusieurs facteurs majeurs (ténacité de Grant, arrivée de troupes fraîches) sont à prendre en compte dans l’analyse du succès final nordiste. Shiloh reste avant tout une bataille de soldats, largement décentralisée. L’énergie des commandants de brigade et régiments, leur détermination à rallier leurs troupes et combattre sur place sans esprit de recul ont constitué le socle de la résistance fédérale. Dans le cas du Hornet’s Nest, celle-ci a fixé sur la position un important volume de troupes confédérées et indirectement mené à la mort de leur commandant. Si elle a permis la destruction d’une à deux divisions fédérales, la réduction de la poche a eu un effet négatif sur la conduite de la bataille en affaiblissant l’élan de l’assaut confédéré. Si celui-ci a été démultiplié par l’effet de surprise, il n’est plus assez puissant pour affaiblir de manière décisive l’armée nordiste. Le lendemain, 7 avril 1862, Grant déclenche une contre-attaque massive et chasse les Confédérés du champ de bataille, emportant ainsi la victoire.

Un article consacré à la bataille de Shiloh est disponible ici.

Kharkiv : l'encerclement, générateur de chaos

undefined
Flux et reflux soviétique au printemps 1942 (carte visible sur le site The Past)

En mai 1942, l’Armée rouge déclenche une offensive dans la région de Kharkiv. Les premières phases de l’opération sont un succès et les forces soviétiques s’enfoncent vers l’est dans le dispositif allemand. Elles exposent toutefois leurs flancs à une contre-offensive de la Wehrmacht qui est effectivement déclenchée quelques jours plus tard. Coupés de leurs arrières à la base du saillant créé par leur attaque, assaillis par les airs (l’encerclement est également vertical), les corps soviétiques sont encerclés dans une poche large de quelques dizaines de kilomètres. L’Armée rouge tente de rompre l’encerclement par des attaques lancées depuis l’intérieur et de l’extérieur de la poche. Des deux côtés, elle échoue à se frayer un chemin. Au fil des jours, la situation est de plus en plus désespérée à l’intérieur de la poche. Les commandants soviétiques perdent peu à peu le contrôle de leurs troupes qui se rendent en masse, tiennent sur place jusqu’au bout ou tentent de s’extraire du chaudron. De puissants moyens (deux corps blindés) sont présents dans le chaudron mais faute de parvenir à maintenir leur cohésion et sans ravitaillements, les chars et les canons soviétiques sont réduits à l'état de pièces de métal inertes. Progressivement, le maintien de toute forme d’organisation descend les échelons jusqu’à reposer sur la détermination de capitaines ou lieutenants aptes à regrouper autour d’eux une poignée d’hommes et à leur insuffler la volonté de combattre. A leur niveau, chacun forme une micro-poche qui finit par disparaître, les armes à la main, face au rapport de forces écrasant. La disparition des structures au sein du chaudron (et donc de la capacité des forces encerclées à donner et recevoir des ordres, à agir de manière coordonnée, à s’approvisionner) engendre un cercle vicieux : la désagrégation s’accélère et génère plus de chaos. Si ce dernier s’avère fatal pour le défenseur qui se retrouve paralysé et incapable d’opposer une résistance efficace, l’attaque peut également être handicapé. La masse de soldats au moral brisé et dépourvue de volonté de se battre impose de gérer un flux de plusieurs centaines ou milliers de prisonniers. A l’inverse, les groupes de combattants déterminés à se battre jusqu’au bout, au nombre réduit donc plus mobiles, dispersés dans la poche constituent également une source de chaos pour l’attaquant qui peut se retrouver imbriqué avec l’ennemi.

La recension du livre de Jean Lopez sur cette bataille est disponible ici.

De l'encerclement à l'étouffement

La création d’une poche par l’encerclement d’un volume de forces produit des effets puissants, à la fois physique et moral. La capacité de résistance au sein du chaudron dépend tout d’abord du maintien de ses structures en son sein. Si celles-ci se brisent, un cercle vicieux est créé et conduit les forces encerclées à leur destruction par désagrégation. L’encerclement n’est pas définitif et peut être rompu : de l’intérieur ou de l’extérieur. Durant la Deuxième Guerre punique, en 218 avant J.C, au cours de la bataille de la Trébie, plusieurs milliers de légionnaires parviennent à percer le dispositif face à eux et à s’extraire de la nasse dans laquelle ils étaient enfermés. En 1944, à Korsun, deux corps allemands sont isolés par une offensive soviétique mais parviennent à se dégager au prix de lourdes pertes après une attaque concentrique. L’encerclement peut être également rompu par la confrontation des milieux. En 1940 à Dunkerque, c’est l’incapacité de la Luftwaffe à assurer un encerclement vertical et la maîtrise des mers par la Royal Navy qui permet à la British Expeditionary Force d’échapper à l’anéantissement par la voie maritime. Les encerclements sont des situations complexes à la fois pour l’attaquant et le défenseur. Pour le premier, il s’agit de maintenir un bouclage étanche et réduire la poche sans se laisser fixer. Pour le second, la cohésion des forces encerclées est le point clé menant à une résistance efficace et prolongée, et potentiellement vers la rupture des lignes adverses. Il est encore trop tôt pour examiner avec précision la situation dans l’ancien chaudron de Lyman. A l’heure de la saturation de la 3e dimension par les drones, de la généralisation de l’OSINT (Open Source Intelligence), des communications immédiates via internet, le monde a assisté en direct à la création et d’une poche. La poche de Lyman, dotée d'une forte portée symbolique, n'a pas seulement été une réalité physique. Elle a également été une réalité numérique observable en temps réel par n'importe qui n'importe où et n'importe quand. Ce qui en remonte est encore fragmentaire mais, à l’instar des situations évoquées plus haut, l’histoire permettra peut-être d’en dégager un jour les caractéristiques et ainsi illustrer un encerclement au 21e siècle.

L'encerclement est spectaculaire. Plus long, moins visible, l'étouffement ne l'est pas. Ses effets peuvent toutefois être d'une efficacité redoutable et produire des effets autrement plus profonds que l'encerclement. A l'échelle du théâtre d'opérations, le ciblage dans la profondeur des flux et nœuds logistiques, l'exploitation, toujours dans la profondeur, par des forces mobiles et la saisie des points clés du terrain génèrent un choc de niveau systémique qui ébranle l'ensemble du dispositif et aboutit in fine à son effondrement. Dans ce cadre, la menace d'encerclement porte aussi ses fruits : cherchant à fuir une poche en cours de création, le défenseur est canalisé dans un corridor. Ses colonnes en retraite, étirées sur les axes, deviennent vulnérables aux feux directs et indirects. Etalés dans le temps et l'espace, débutant par un étouffement permis par l'acquisition de capacités de frappes à longue portée, ces effets fissurent puis brisent la force et la volonté de combattre de l'adversaire à une échelle dépassant le seul champ de bataille. C'est ce que nous montre l'exemple du choc opératif au sud-est de Kharkiv début septembre 2022.

Octobre 2022

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article