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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Red Army, de Ralph Peters

Cet été, je partageais la recension de Team Yankee, d’Harold Coyle, fameux techno-thriller imaginant l’éclatement d’une guerre entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie dans les années 1980. J’avais évoqué le côté plaisant de cette lecture tout en concluant au traitement peu fouillé et souvent caricatural des personnages soviétiques. Un roman de ce genre, imaginant un conflit fictif à partir d’une situation réelle, laisse justement le champ libre à son auteur pour donner vie à des personnages de tous camps et toutes natures. C’est un regret partagé par Ralph Peters, ancien officier de l’US Army, auteur de plusieurs romans militaires (j’ai reconnu a posteriori son nom et me rappelle assez favorablement de ceux sur la Guerre de Sécession). Il évoque dans une note à la fin du livre le fait qu’il souhaitait justement coucher sur le papier des figures venues de l’autre côté du Rideau de Fer, avec leurs émotions, leurs qualités, leurs défauts. En contrepoint de Team Yankee (écrit en 1987), Red Army (paru en 1991) adopte exclusivement le point de vue de militaires soviétiques. Que vaut ce livre ?

L’angle d’approche, narrer la Troisième Guerre mondiale du côté soviétique, est l’élément d’originalité qui accroche le lecteur. Dans son récit, Ralph Peters se concentre sur les opérations. Ce qui se passe avant (pourquoi la guerre ?) et après (comment se conclue la paix ?) n’apparaît pas. Je n’ai pas trouvé ce point dérangeant. L’auteur s’épargne de nombreuses contorsions pour plonger directement le lecteur au cœur de la fournaise, dans la guerre et ses effets sur les individus. Cette solution de facilité ne donne que plus de force au roman : en réalité, nous ne saurons jamais pourquoi ces hommes qui prennent vie dans Red Army vont se battre et mourir. Eux-mêmes ne semblent pas le savoir. Les profils sont très diversifiés et cela est appréciable : généraux, officiers d’état-major, tankistes, fantassins, logisticiens, artilleurs, compétents, indécis, courageux, faibles. Sous la plume de Ralph Peters, cette diversité illustre efficacement les paroxysmes et extrémités qui saisissent et emportent chacun. Les combattants soviétiques de Red Army ne sont décrits avec un couteau entre le dent. Ce ne sont pas non plus des héros sans failles. Tout au long de son récit, l’auteur maintient la tension sur le destin de ses personnages. Certains apparaissent de manière récurrente, avec un rôle plus ou moins important, dans le roman. D’autres ne sont là que le temps d’un chapitre ou de quelques paragraphes. Enfin, la mort n’est jamais loin et peut soudainement frapper.

A l’inverse de Team Yankee qui reste au niveau d’une compagnie de chars traversant victorieusement plusieurs situations désespérées, ces choix narratifs rendent d’autant plus éclatante la fragilité des hommes et des matériels sur un champ de bataille moderne. Dans le contexte actuel, les situations rencontrées par le lecteur évoquent irrésistiblement le conflit en Ukraine : soldats en maraude pillant des maisons abandonnées, puissance de feu dévastatrice de l’artillerie, combattants en panique abandonnant leur matériel sur le champ de bataille, épaves carbonisées, etc. Le piège serait à mon sens de donner une valeur prédictive au roman. L’Allemagne des années 1980 ne s’est jamais embrasée au cours d’un choc titanesque entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie. Nous ne saurons jamais quel aurait été le déroulement de ce conflit (en dessous ou au dessus du seuil nucléaire ? Quelle dynamique des opérations ?). Enfin, l’Ukraine de 2022 n’est pas l’Allemagne des années 1980. Ce qui est intéressant, c’est de se demander ce qui a pu guider la rédaction du roman et permis à l’auteur d’imaginer des situations qui sont aujourd’hui une réalité, de faire la part des choses entre l’anticipation et l’adaptation à une fiction de scènes éternelles de la guerre. L’imagination offre l’opportunité d’envisager des situations à la fois crédibles et fictives. A ce titre, la fiction possède sa place dans la réflexion militaire.

Red Army, de Ralph Peters constitue une lecture plaisante et originale dans le cercle des fictions sur la Troisième Guerre mondiale. Le récit, nerveux, vif, plonge d’emblée le lecteur au cœur de l’action. Les aficionados du matériel seront vraisemblablement déçus dans la mesure où aucun équipement n’est cité explicitement. En réalité, l’auteur semble connaître son affaire. Le lecteur averti saura lire entre les lignes et identifier tel ou tel équipement. La note de l’auteur en fin d’ouvrage montre bien qu’il s’agit d’un choix narratif afin de donner plus de force au récit, se concentrer d’abord sur l’aspect humain, sur ceux qui étaient de l’autre côté du Rideau de Fer.

Novembre 2022

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