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En 1976, à l’occasion du centenaire de l’Ecole supérieure de Guerre (ESG), l’armée de Terre organisait un colloque portant sur l’Histoire de cette école. Les actes de colloque sont aujourd’hui difficilement trouvables mais une recherche minutieuse en ligne permet de dénicher un exemplaire et s’y plonger. Leur lecture révèle des échanges de très haute volée, passionnants afin de mieux comprendre ce que fut l’ESG, à la fois comme outil de formation et vecteur de la pensée militaire. En 2026, année du cent-cinquantenaire, rien de tel malheureusement. Pourtant, l’héritage de l’ESG continue d’être porté dans les armées françaises, et tout particulièrement dans l’armée de Terre. Un petit livre publié par Claude Franc, Petite histoire de l'école supérieure de guerre, rattrape heureusement ceci. Le sous-titre du livre, « et de l’enseignement militaire supérieur Terre », n’est pas à négliger car l’auteur élargit, avec bonheur, son propos.
Je suis depuis plusieurs années le travail de Claude Franc dont j’avais beaucoup apprécié plusieurs ouvrages (Verdun, l’Offensive Nivelle, Le Haut Commandement français sur le Front occidental). Je suis également passé entre ses mains au cours de ma préparation à l’Ecole de Guerre. J’ai pu mesurer à cette occasion le vaste champ de ses connaissances, d’envergure encyclopédique. Enfin, appartenant à la 137e promotion de l’Ecole de Guerre-Terre (dont la numérotation est dans la continuité des promotions de l’ESG), j’ai un attachement particulier pour cette école et son histoire.
Cette école, c’est à la fois une institution, des individus et des murs. Comme le montre Claude Franc, l’Histoire de l’ESG, et plus généralement de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de Terre, est étroitement liée à celle de l’Ecole militaire. Depuis cent-cinquante ans, ce (magnifique) endroit a vu passer des générations d’officiers dont une partie non négligeable a contribué directement au succès des armes de la France. Lorsque Claude Franc décrit tel ou tel lieu de l’Ecole militaire (la salle Foch, tel bâtiment ou tels bureaux), je visualise concrètement les lieux. A titre personnel, ce livre donne une nouvelle profondeur aux locaux et m’apprend des choses (par exemple, comment l’appartement de fonction du directeur de l’ESG devient, incidemment, l’appartement du Chef d’Etat-Major général de l’Armée en 1924 et constitue donc aujourd’hui le logement de fonction du Chef d’Etat-Major des Armées). Les développements sur les autres écoles (Ecole d’Etat-Major, Enseignement militaire supérieur scientifique et technique, Ecole supérieure des Officiers de réserve spécialistes d’Etat-Major) sont très instructifs et élargissent le périmètre du propos afin de ne pas cantonner celui-ci aux seuls brevetés. L’ouvrage permet de mieux comprendre certains points du fonctionnement actuel de l’enseignement militaire supérieur ou de l’armée de Terre, mettant ainsi clairement en relief l’héritage de l’Ecole supérieure de Guerre et des autres écoles.
En revanche, le dernier chapitre, intitulé "un mauvais procès intenté à l'Ecole supérieure de Guerre, sa responsabilité dans la défaite de 1940", ne m’a pas convaincu. Je suis d’accord avec l’auteur sur le fait qu’il y a un sujet à explorer. Je le rejoins sur sa conclusion (faire de l’ESG la responsable exclusive de la défaite est un mauvais procès). En revanche, je pense que l’argumentaire est bancal. Le point de départ de ce chapitre est une référence sur l'évocation par Marc Bloch, dans l’Etrange Défaite, du décalage entre les enseignements de l'Ecole de Guerre et la réalité de la guerre moderne. Il ne s’agit pas de faire de Marc Bloch un auteur intouchable. L’Etrange Défaite est une référence à lire pour qui s’intéresse à 1940 mais elle n’est pas indépassable et a ses limites. J’en suis moi-même convaincu. Cependant, l’angle d’approche de Claude Franc est à mon sens trop étroit. Enlever à Marc Bloch toute compétence pour critiquer des brevetés de l’ESG parce qu’il n’est lui-même qu’officier de réserve est maladroit. Cela renforce en effet la crédibilité de la critique par une impression de défense de caste. La maladresse de l’argumentation est augmentée par cette erreur : Marc Bloch n’est pas exécuté en tant que juif, comme l’écrit l’auteur, mais son appartenance à la Résistance. Il y avait beaucoup plus de choses à écrire sur le fond de l’enseignement dispensée aux officiers stagiaires de l’ESG durant l’Entre-deux-guerres. Comme le montre Claude Franc, la majorité des officiers aux commandes de grandes unités françaises en 1944-1945 sont brevetés. Dans ce cas, comment ont-ils mis en œuvre ce qu’ils ont appris durant leur scolarité ? Quelle continuité entre 1940 et 1944 ? Une étude minutieuse de la doctrine française de l’Entre-deux-guerres nous montre un ensemble cohérent et non dénué de justesse. Il y a une riche matière à exploiter et, dans ce chapitre, l’auteur rate à mon sens son coup.
Nonobstant ce point, je recommande la lecture de cette Petite Histoire de l’Ecole supérieure de Guerre. L’action ne s’apprend pas mais la pensée prépare ceux qui vont la mener. Or, c’est ce que fut l’ESG durant plusieurs décennies : un lieu, une institution, des individus qui se sont préparés au succès des armes de la France. Elle mérite d’être mieux connue. C’est ce que nous apporte ce livre.
Juillet 2026