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Je ne parviens malheureusement pas à me souvenir de la source mais je me rappelle avoir lu une fois Michel Goya déclarer que Pétain était le ou l’un des meilleurs généraux de la Première Guerre mondiale. Cette affirmation m’a toujours intrigué. Militairement, Pétain n’était évidemment pas dénué de talents : il ne se hisse pas à la tête de l’armée française et n’obtient pas son bâton de maréchal sans raisons. Ce sont ces sommets qui, comme le démontre très bien Bénédicte Vergez-Chaignon dans sa remarquable biographie, le mettent en position de prendre le pouvoir en 1940, d’instaurer le Régime de Vichy et sombrer dans la Collaboration. Cependant, après la déchéance subsiste une question : en quoi serait-il le meilleur ? Cette interrogation m’a mené à la lecture de ce livre de l’historien Guy Pedroncini : Pétain général en chef, 1917-1918. Publié en 1974, cet ouvrage est la version grand public de la thèse de Guy Pedroncini sur le Haut Commandement français et la conduite de la guerre, mai 1917-novembre 1918). En termes de forme, il est intéressant de se plonger dans un tel document. Cette lecture est en effet l’occasion de toucher du doigt les évolutions dans la manière de réaliser un travail de recherche historique entre les années 1970 et maintenant.
L’articulation de l’ouvrage reprend celle de la thèse. Elle permet une étude fouillée des différents aspects du commandement de Pétain : sa prise de fonction en remplacement de Nivelle, la mise en œuvre de sa vision tactique et stratégique, la préparation des forces, la conduite des opérations. Guy Pedroncini s’attache à démontrer d’une part que Pétain n’est pas un pur défensif, d’autre part qu’il possède une réelle vision stratégique, ancrée dans le long terme. La démonstration est à ce titre convaincante. Toute l’année 1917, et les actions menées par Pétain et son GQG, se placent sous le signe de cette vision stratégique cohérente et constante, elle-même étroitement liée à une pensée tactique tout aussi cohérente et constante. Cette double cohérence et cette double constance trouvent leur récompense en 1918 lorsque les Allemands déclenchent leurs offensives. L’ensemble des mesures décidées par Pétain lui permettent d’encaisser le choc puis reprendre l’ascendant.
Cet reprise de l’ascendant, qui débouche sur la victoire de Novembre 1918, s’insère dans un cadre interalliés. A partir de la seconde moitié de l’ouvrage, Guy Pedroncini développe longuement les enjeux du commandement unique interalliés. Les chapitres consacrés à cette question sont parfois rébarbatifs à lire mais utiles pour comprendre la complexité du sujet et tous les enjeux attachés. Si Pétain ambitionne de détenir ce commandement unique, Foch finit par s’imposer. Alors que la première moitié de l’ouvrage est centrée sur Pétain et le GQG français, la seconde se décentre vers Foch. Il ne s’agit pas pour l’historien d’oublier son sujet (Pétain général en chef) mais de montrer en quoi celui-ci a vu sa marge de manœuvre diminuer : de la conduite stratégique et tactique de la guerre, il est réduit par le commandement unique à une conduite tactique. Cela ne l’empêche pas de continuer à porter vers une vision stratégique propre (matérialisée par le projet envisagé dès 1917 d’une offensive en Lorraine).
In fine, Guy Pedroncini nous montre Pétain sous un jour assez favorable en comparaison de Foch. Pétain apparaît en effet sous sa plume comme un meilleur stratège et un meilleur tacticien, doté d’une meilleure connaissance et maîtrise de la situation. En réalité, l’auteur nous montre un point essentiel : quelles que soient les qualités militaire et professionnelles d’un individu, le tempérament compte. Ce qui fait de Pétain un meilleur stratège et tacticien (le sang-froid, la méthode, la constance) est également un handicap face à l’allant et à l’enthousiasme de Foch, l’homme qui parvient à unifier les efforts de l’Entente. Ces différences de caractère annoncent d’ailleurs les querelles entre maréchaux de l’Entre-deux-guerres.
Afin de conclure par une hypothèse, notre panthéon militaire place Foch comme figure tutélaire de la pensée militaire française. Le triple maréchal (de France, de Grande-Bretagne et de Pologne) est plutôt considéré comme clausewitzien. Or, les extraits cités par Guy Pedroncini dans son livre ou les textes de doctrine français de l’Entre-deux-guerres laissent transparaître des tournures caractéristiques des théories de Jomini. Pétain, qui domine son GQG puis l'institution militaire française des années 1920-1930, était-il jominien ? Comme l’évoque Guy Pedroncini dans une très belle conclusion, l’homme reste secret. A ce stade, cette question n’est qu’une intuition.
Août 2026