Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, wargame, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.
/image%2F2008238%2F20260912%2Fob_a2a82c_img-7749.jpeg)
Alors que l’intelligence artificielle civile connaît un essor spectaculaire ces dernières années, l’un de ses corollaires, la robotique, rencontre également un essor tout aussi spectaculaire. D’un point de vue militaire, celle-ci a démontré, à la lumière des enseignements de la guerre russo-ukrainienne, tout son potentiel tactique. Si l’effet dans le temps long de ces enseignements peut être discuté, la robotisation massive du champ de bataille constitue une tendance lourde. Ces développements technologiques doivent toutefois s’accompagner d’une réflexion conceptuelle afin d’imaginer le rôle de la robotique sur le champ de bataille. C’est l’intérêt de Tactique robotique – Combattre parmi les machines, de Dylan Rieutord.
Tactique robotique – Combattre parmi les machines, de Dylan Rieutord, est un livre stimulant, discutable sur de nombreux points mais c’est justement ce qui rend sa lecture intéressante. Il offre pour celui qui pense et prépare la guerre une base de discussion sur de nombreux points. L’accélération technologique en cours doit toutefois s’accompagner d’une réflexion conceptuelle afin d’imaginer le rôle de la robotique sur le champ de bataille.
La robotisation des forces terrestres constitue une révolution militaire incontournable. Au même titre que la diffusion de la poudre noire dans les armées européennes, la robotisation transforme non seulement la tactique mais également les sociétés au combat. Cette révolution soulève de nombreuses questions techniques et doctrinales et surtout des questions éthiques. Comme le souligne dans sa préface le général de corps d’armée Bruno Baratz, commandant du Combat futur de l’armée de Terre : « un nouveau champ s’ouvre devant nous et nous devons le regarder froidement pour nous y préparer. »
L’auteur propose un texte accompagné de nombreux schémas et tableaux. Les connaisseurs du sujet pourront être d’accord ou pas avec le propos de l’auteur. Le fait est qu’il existe peu de choses dans les publications françaises portant sur l’emploi tactique des robots. Or, le sujet est passionnant. Entre fantasmes, idées préconçues et réels champs des possibles, il s’agit d’un objet d’étude tactique à part entière. Dans quelle mesure cela change-t-il la tactique ? A ce titre, Tactique robotique est une base de discussion utile, que ce soit pour marquer son désaccord, découvrir de nouvelles idées ou nuancer ses propres réflexions.
Ainsi, le début de l’ouvrage est une forme d’état de l’art technique, utile pour se mettre à jour sur cet aspect. L’auteur propose en outre une grille de lecture intéressante de niveaux d’autonomies du robot par fonction (navigation, tir, détection, etc.) ou bien les métiers possibles au sein d’une unité équipée de robots (qu’elle soit robotique ou robotisée). L'enjeu consiste à ne pas sombrer dans le biais d'automatisation, transformant la décision tactique humaine en une absence de décision. L’auteur écrit avec justesse « l’IA n’est pas l’oracle, c’est un secrétaire de l’intention, celui qui applique la règle connue dans le brouillard. » Toutefois, le concept d’ultra-humain ou de combattre parmi les machines (le sous-titre de l’ouvrage) est discutable. L’humain reste au centre, il s’agit davantage de combattre par les machines ou avec des machines plutôt que parmi les machines. La distinction est importante.
D’autres développements paraissent plus hasardeux, soit car ils renomment et définissent avec d’autres mots certains principes ou concepts d’emploi tactique déjà existants (la Droneskrieg, la manœuvre des trajectoires, les effets composés), soit car ils mériteraient d’être référencés précisément. Il est en effet parfois difficile de distinguer les concepts issus de la pensée originale de l’auteur ou d’autres travaux. Citer ces derniers (par exemple, le découpage du temps issu de Tactique théorique, du général Yakovleff[1]) aurait consolidé la démonstration de l’ouvrage et ouvert d’autres pistes de lecture (il manque également une bibliographie à la fin du livre mais c’est peut-être une obligation de l’éditeur). Dans le même ordre d’idée, le concept de Blitzdaten, calqué sur celui Blitzkrieg, n’est guère convaincant. La Blitzkrieg étant d'abord une anomalie[2], l'ériger en modèle rend circonspect. N'oublions pas que les chutes de la Pologne et de la France en 1939 et 1940 sont moins le fait de la force d'un modèle que celui de failles conjoncturelles et structurelles de ces deux pays et de leurs armées.
Enfin, l’auteur souligne à juste titre le défi logistique majeur représenté par la robotisation du champ de bataille : l’alimentation en énergie afin de maintenir un effort dans le temps long. Actuellement, l’absence de chaînes logistiques dédiées, l’autonomie énergétique limitée des plate-formes existantes et leur faible mobilité n’orientent pas la tactique vers la vitesse. Au contraire, nous allons probablement plutôt connaître une phase prolongée de ralentissement tactique, durant laquelle la transformation des effets tactiques en effets opératifs sera longue et coûteuse. C’est à ce titre que la robotisation des forces terrestres offre à l’armée de Terre une réponse à la dialectique attritionnelle : protéger de l’attrition, infliger de l’attrition, au profit de combattants humains qui pourront porter des coups décisifs. L’enjeu est immense car il s’agit de de créer de nouvelles combinaisons tactiques en intégrant la machine combattante dans nos doctrines et nos organisations.
La lecture de l’ouvrage invite à la réflexion. Conceptuellement, il faut se poser la question de grandes unités robotiques (brigade) ou bien de petites unités dotées d’une masse critique suffisante pour produire des effets puissants (un bataillon robotique au sein de grandes unités interarmes classiques).
En termes d’organisation, le parallèle des chars de combat, rattachés à l’infanterie durant l’Entre-deux-guerres, est éclairant[3]. Ce rattachement a freiné le développement de grandes unités blindées françaises avant 1940 malgré de nombreuses réflexions dans ce sens. Afin d’éviter cet écueil, faut-il envisager une arme robotique à part entière, au même titre que l’infanterie, la cavalerie ou l’artillerie afin de penser d’un œil neuf les problématiques d’emploi tactique et logistique ?
[1] YAKOVLEFF Michel, Tactique théorique, Paris, Economica, 2008, 639 p.
[2] FRIESER Karl-Heinz, Le Mythe de la guerre-éclair : La campagne de l'Ouest de 1940, Paris, Belin, 2015, 780 p.
[3] DOUGHTY Robert, The Seeds of Disaster: The Development of French Army Doctrine, 1919-1939, Stackpole Books, Mechanisburg, 2014, 256 p.
Septembre 2026