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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Mémoires d'Agrippine, de Pierre Grimal.

Ma dernière lecture est un roman historique de Pierre Grimal. Latiniste et historien, celui-ci est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Rome antique. Parmi ses écrits figure les Mémoires d’Agrippine. Ce roman prend la forme de souvenirs rédigés par Agrippine, fille de Germanicus et mère de Néron, depuis son enfance jusqu’aux instants précédant sa mort. L'immense savoir de Pierre Grimal nourrit ce roman dense et vivant. On y goûte le style du latiniste et on se surprend à s'attacher à Agrippine, pourtant de triste réputation.

Fille de Germanicus et mère de Néron. La famille constitue un élément central de l’identité d’Agrippine. Au fil des pages s’impose l’idée que sa vie se définit avant tout par sa famille. Tout d’abord autour de ses prestigieux ancêtres (Auguste, Marc Antoine, l’impératrice Livie) et de son entourage. Petite-fille, petite-nièce, sœur, nièce, épouse et mère d’empereur, son existence gravite autour de l’idée impériale romaine. Le pouvoir et l’Empire sont perçus comme un héritage divin qui revient naturellement à sa famille, au nom de ses ancêtres. Le poids de sa dynastie écrase Agrippine qui ne cesse de poursuivre sa marche vers le pouvoir.

Pierre Grimal explore habilement la psychologie de ce personnage dont l’Histoire a légué l’image d’une femme impitoyable et sans scrupules. C’est pourtant une Agrippine non dénuée de sensibilité, bien au contraire, que nous accompagnons tout au long du récit. Ses souvenirs de jeunesse nous montrent une enfant puis une jeune fille curieuse et attachée à ses proches, notamment son oncle Claude, mais que le rôle central joué sur la place publique par ses parents, Germanicus, neveu et successeur potentiel de Tibère, et Agrippine l’Ancienne propulse au cœur des intrigues impériales. Son père meurt au faîte de sa gloire et survient alors une première vague d’épreuves pour Agrippine. Mariée sur ordre de Tibère à un noble romain brutal et violent, la jeune femme n’attend rien de ce mari, sinon un enfant afin de perpétuer l’héritage impérial de sa famille. Ce sera Néron.

A Tibère succèdent Caligula, frère d’Agrippine, et son règne sanglant. Agrippine doit subir la folie de ce frère qui contraint ses sœurs à l’inceste et la débauche. Sa mort sonne comme une libération. L’avènement improbable de Claude constitue une opportunité de se rapprocher du pouvoir. Durant des années, Agrippine intrigue, prépare son ascension et celle de son fils, assiste à la chute de Messaline, puis enfin épouse Claude et devient impératrice. Lentement mais sûrement elle place ses pions et subordonne tout à son ambition : placer son fils Néron sur le trône impérial. Cette ambition ne fait cependant pas d’Agrippine une femme froide et sans âme. Ses souvenirs nous ramènent dans sa jeunesse et ses rêves d'enfance et d'adolescence. Ses dialogues avec Sénèque sont l'occasion de débats sur la vie et le sens à lui donner. Même après avoir planifié sa mort, elle garde de Claude l'image affectueuse d'un doux érudit passionné par le savoir. Et pourtant tous les coups sont permis au nom de ce fils destiné à régner. Le coeur s'efface systématiquement.

Néron paraît finalement assez peu présent dans ces mémoires. Le souvenir de la mère est pourtant étroitement associé au fils. Ce fils à qui Agrippine sacrifie tout est une figure à la fois centrale et lointaine. Avant même sa naissance, dès son enfance, elle imagine et idéalise cet enfant qu’elle rêve de voir accéder au sommet. Les jeux de pouvoir et les intrigues qui se nouent constamment autour d’elle l’éloigne de son fils, confié à d’autres parents. Lorsque mère et fils finissent par se retrouver la comédie du pouvoir se joue déjà entre les deux personnages. Que chérit réellement Agrippine ? Son enfant comme chair de sa chair et sang de son sang ? Ou bien l’héritier de tant d’empereurs romains, idéal du pouvoir impérial ? A vrai dire chacun est habité par un héritage dynastique qui laisse peu de place à l’intime. La passion du pouvoir dévore Agrippine et Néron qui finissent par s’entre-tuer. Le fils idéal lui échappe.

« Qu’il me tue, pourvu qu’il règne ! » répond fièrement Agrippine lorsqu’un augure lui prédit sa mort une fois Néron devenu empereur. Cette exclamation concentre peut être toute l’essence du personnage. Fierté, amour et ambition qui se mêlent dans un creuset destructeur. Née au pied du trône, Agrippine y laisse la vie. Dans la nostalgie des jours où il l'aimait, son fils.

Septembre 2016.

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M
Critique très intéressante, qui retrace bien le récit historique (très détaillé et généreux en anecdotes et précisions historiques) de Grimal. <br /> Je viens d'en achever la lecture et même si le personnage d'Agrippine paraît parfois bien machiavélique, j'ai aussi ressenti de la compassion. Quelle force de caractère tout de même !
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P
En parcourant le blog, j’ai l’impression de devenir presque érudit. C’est très plaisant de découvrir des situations ou des personnages dont on connait tout juste l’existence. Cette Agrippine n’échappe pas à la règle et j’ai la sensation que nous venons d’être présentés l’un à l’autre.
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