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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Syrie 1941, la guerre occultée, vychistes contre gaullistes, de Henri de Wailly


L’année 2019 a vu la commémoration de plusieurs événements liés à la Seconde Guerre mondiale : 75 ans du Débarquement en Normandie, 75 ans de la Libération de Paris, 75 ans du Débarquement de Provence. L’année prochaine sera celle des 75 ans de la fin de la guerre en Europe et dans le Pacifique. D’autres faits sont restés dans l’ombre, relégués dans un coin sombre de la mémoire collective. Parmi la vaste historiographie du second conflit mondial, Henri de Wailly, historien militaire, traite dans Syrie 1941, la guerre occultée, vychistes contre gaullistes, d’un épisode refoulé de la Seconde Guerre mondiale. 

L’ouvrage revient d’abord sur le contexte de la présence française au Levant (mandats français sur ces territoires après la Grande Guerre) et les débuts de la Seconde Guerre mondiale au Moyen-Orient. La Syrie et le Liban (deux États que la France a pour mission d’accompagner vers l’indépendance) sont épargnés par les combats qui font rage en Europe et en Méditerranée. La mise hors de combat de la France en mai-juin 1940 place le Levant français dans une situation délicate vis-à-vis des territoires britanniques voisins. Les troupes françaises sur place restent majoritairement loyales à Vichy. L’attaque britannique de Mers-el-Kébir en juillet 1940 a laissé des traces profondes. Les ralliements à Charles de Gaulle ont surtout une valeur symbolique. Henri de Wailly décrit la vie de cet îlot français isolé dans le Proche-Orient alors que le régime de Vichy s’enfonce toujours plus dans la Collaboration. 

Au printemps 1941, le théâtre méditerranéen est un front fragile : les Balkans sont aux mains de l’Axe, Rommel assiège Tobrouk. La révolte anti-britannique en Irak met le feu aux poudres. Les Allemands s’entendent avec l’amiral Darlan, vice-président du Conseil de Pétain, pour faire transiter des avions au Levant afin de soutenir la révolte irakienne. Aux yeux des Britanniques, l’oasis syrien se transforme en pistolet pointé sur la route des Indes. Pour les gaullistes, le ralliement du Levant et de son armée (35 000 hommes bien équipés) élargirait l’assise territoriale, la puissance militaire et la légitimité de la France. Sous la plume de l’auteur, l’engrenage infernal se met en place. Chacun se prépare au combat. Les alliés d’hier vont bientôt s’affronter. L’absurdité est à son comble avec la présence dans l’ordre de bataille allié de la 1re Division française libre. Cette dernière unité est noyée dans la masse de divisions britanniques ou australiennes mais sa présence cristallise l’opposition entre gaullistes et vychistes.

Peu de choses sont connues sur les combats acharnés qui opposent les troupes vychistes et les forces alliées en juin-juillet 1941. Les lieux concernés résonnent pourtant encore dans l’actualité : Damas, Beyrouth. Plus de 70 ans plus tard, des soldats français, sous le casque bleu cette fois, patrouillent encore aux abords du Litani. La Syrie, déchirée aujourd’hui par une sanglante guerre civile, fut le théâtre d’un autre combat fratricide et féroce entre anciens alliés, mais également entre Français. Les anecdotes abondent dans l’ouvrage pour relater l’aspect à la fois absurde et tragique de ces combats entre Français libres et Français vychistes. Tel ces légionnaires qui rencontrent une unité de légionnaires et leur donnent un délai pour quitter leurs positions car « la Légion n’affronte pas la Légion ». Le récit des combat est vif et haletant, très bien mené par Henri de Wailly. L’armée du Levant, constituée principalement de légionnaires et de troupes d’Afriques, dotées de puissantes unités de chars, tient la dragée haute à des forces alliées contraintes d’appeler des unités stationnées en Egypte pour amener le haut-commissaire au Levant, le général Dentz, à signer l’armistice.

Qui commémore la campagne de Syrie de 1941 ? Personne. Un événement aux conséquences pourtant durables : le vide laissé par le départ de l’administration et des forces vychistse contribue à la perte d’influence française au Moyen-Orient, la France libre souffre d’un discrédit au sein de l’armée de Vichy. Le pari est raté pour les gaullistes qui espéraient asseoir leur base territoriale et gagner en crédibilité et autonomie sur le plan militaire grâce au ralliement des troupes du Levant. Plus tard dans la guerre, alors que l’armée d’Afrique a rejoint le combat aux côtés des Alliés, les rancunes restent encore tenaces entre gaullistes de la première heure et les anciennes troupes loyales à Vichy. Il revient à Henri de Wailly le mérite de combler un manque dans l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale. Un léger biais en faveur de l’armée du Levant transparaît au fil des pages mais l’auteur reste lucide et cinglant sur la responsabilité des uns et des autres. L’obstination des hiérarques vychistes, qu’ils soient en métropole ou à Beyrouth et Damas, a prolongé inutilement les combats alors que la situation stratégique des mandats français rendait leur résistance désespérée. Nous espérons que d’autres ouvrages paraîtront sur ce conflit : la nature fratricide de cette campagne cristallise encore les passions et l’approfondissement des études sur ces batailles contribueront certainement à porter à terme un regard dépassionné sur cet épisode. Toutefois, Syrie 1941, la guerre occultée, vychistes contre gaullistes, reste à l’heure actuelle l’ouvrage de référence (il est d’ailleurs traduit en anglais) sur ce sujet douloureux, voire honteux dans la mémoire collective. A lire pour diversifier sa connaissance de la Seconde Guerre mondiale.

Août 2018

 

 

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