l’Opération Bagration, la revanche de Staline (été 1944), de Jean Lopez

Publié le par hogass_1864


J’évoquais dans mon précédent article (la Mandchourie oubliée, Grandeur et Démesure de l’Art de la Guerre soviétique, de Jacques Sapir) mon souhait d’entamer un cycle de lectures centré sur les opérations de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale. L’idée consiste à mieux comprendre, à travers différentes campagnes (Mandchourie 1939 et 1945 / Bagration 1944 / Finlande 1939-1940) narrées par trois auteurs différents, la mise en application de la pensée militaire soviétique (l’analyse théorique de cette dernière étant plus ou moins approfondie d’un ouvrage à l’autre). L’Opération Bagration, la revanche de Staline (été 1944), de Jean Lopez, constitue donc la 2e étape de ce cycle. Rédacteur en chef de la désormais bien établie revue Guerre & Histoire, Jean Lopez est le prolifique auteur de plusieurs ouvrages sur le Front de l’Est, dont le magistral Barbarossa 1941, la Guerre absolue et le passionnant Kharkov 1942, le dernier désastre de l'Armée rouge. Ce qui m’intéressait dans son Bagration était de pouvoir me plonger dans le développement et l’analyse de cette offensive majeure menée par l’Armée rouge à l’été 1944, pendant oriental du Débarquement en Normandie.

Des trois ouvrages écrits ou co-écrits par Jean Lopez que j’ai pu lire, l’Opération Bagration, la revanche de Staline (été 1944) n’est pas celui que j’ai le plus apprécié. Sur la forme, le passage d’Economica aux éditions Perrin garantit notamment des cartes, indispensables pour la clarté du propos, de bien plus grande qualité. En comparaison de Kharkov 1942, dans lequel je notais "une plume fluide et percutante", Bagration m’a également frappé par son style très parlé (je reste marqué par cette « route minée à mort »). J'ai trouvé ce dernier, publié en 2022, bien meilleur que Bagration, paru en 2014. L'auteur s'est-il bonifié avec le temps ? Il semble. Son Joukov et ses Maréchaux de Staline, co-écrits avec Lasha Okthmezuri, attendent sur mes étagères et me permettront de confirmer ou non cette impression.

A l'instant de Barbarossa et Kharkov 1942, Jean Lopez ne se lance pas immédiatement dans le récit des opérations. Ce n’est qu’à la 159e page que les premiers coups de canons tonnent. La première partie de l’ouvrage est d’abord consacrée aux racines de l’opération, à ses préparatifs, aux forces en présence et leurs plans, apportant ainsi de nombreuses clés de compréhension au lecteur. Cette étape me paraît indispensable afin d'aborder une campagne ou une bataille de façon plus globale, avec l'ensemble des facteurs qui interviennent dans sa genèse puis sa conduite. Toute la deuxième partie du livre raconte avec force le déchaînement de violence qui s’abat sur le Groupe d’Armées Centre, démonstration de la nette montée en gamme de l’Armée rouge. Cette dernière possède désormais les moyens matériels (chars, artillerie, aviation) et humains (compétence et expérience des états-majors) pour planifier et mener ses opérations dans la profondeur, au cœur de la pensée militaire soviétique. Le livre rencontre à mon sens un passage à vide dans sa troisième partie. Le propos s’égare parfois dans le récit de combats obscurs menés aux confins de la Biélorussie ou de l’Ukraine sans me donner le sentiment que ce luxe de détails apporte quelque chose à la lecture. Les dernières pages et la conclusion apportent heureusement un regain d’intérêt pour le lecteur.

J’ai eu l’occasion de lire sur internet des critiques à la fois positives et négatives du travail de Jean Lopez. D’après les critiques négatives, Jean Lopez n’emploierait pas toutes les sources disponibles, ne ferait que compiler le travail d’autres auteurs étrangers. La qualité du travail de Jean Lopez est-elle réellement contestable ou bien ces critiques sont-elles le fruit d'un excessif pointillisme ? A ce stade, n'étant pas moi-même expert du Front de l'Est, je ne suis pas en mesure de trancher. 

Ai-je gagné des clés de compréhension sur la pensée militaire soviéto-russe ? Pas autant qu'avec l'ouvrage de Jacques Sapir dont le travail plus conceptuel revenait beaucoup plus longuement sur les racines de cette pensée et la reliait directement avec sa mise en pratique dans les opérations menées en Mandchourie. Dans Bagration, Jean Lopez évoque bien sûr cette pensée mais à titre de rappel, en prélude de son récit des opérations, sans aller autant en profondeur. La thèse de Jean Lopez sur l'objectif réel de l'opération Bagration (une diversion intégrée dans une séquence plus vaste d'opérations successives) m'a un peu déstabilisé et laisse un goût d'inachevé dans la mesure où j'ai du mal à percevoir comment l'effort principal n'est pas orienté contre l'objectif principal (c'est a priori contre-intuitif). Hypothèse pas assez convaincante de l’auteur ? Mauvaise compréhension de ma part ? Quoi qu’il en soit, un bon stimulant pour approfondir mon étude de la question.

Avril 2022

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