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Éclectisme des goûts : lecture, Histoire, défense, Star Wars. Des choses à partager et faire découvrir au gré de l'inspiration.

Ukraine - septembre 2022 : quelques réflexions sur le choc opératif

La réflexion qui va suivre se base sur des éléments fragmentaires et une situation mouvante. La marge d’erreur est par conséquent importante. Si je me trompe, je l’admettrai volontiers. Je ne prétends pas non plus livrer une parole définitive sur le sujet. Depuis plusieurs mois, d’autres personnes ont démontré toute leur compétence pour analyser et éclaircir les problématiques militaires de ce conflit (à titre d'exemple, Michel Goya publie régulièrement sur son blog la Voie de l'Epée des points et analyses plus que pertinents ou cet épisode du Collimateur avec Vincent Tourret à propos de la pensée stratégique russe sont largement au-dessus de ce que je peux écrire). Observateur passionné par l’étude de l’art de la guerre, je cherche d’abord à contribuer par à la compréhension de mécanismes à l’œuvre dans les combats en cours.

Le succès (au moins dans sa phase initiale) de la contre-offensive ukrainienne dans l’est du pays semble constituer la remarquable démonstration d’un choc opératif. Qu’est-ce qu’un choc opératif ? Un ébranlement dans la profondeur du dispositif adverse aboutissant à son recul, si ce n’est son effondrement. Assiste-t-on actuellement (septembre 2022) à une mise en application des idées théorisées par les penseurs soviétiques durant l’Entre-deux-guerres ?

Les racines intellectuelles de l’art opératif

L’art opératif est conceptualisé comme un niveau situé entre la tactique et la stratégie. Prenant acte de l’étalement dans le temps et l’espace des opérations, il dépasse le cadre limité du champ de bataille sans pour autant s’élever au niveau de la stratégie et de ses considérations politiques.  Parmi les racines de cette pensée sur l’art opératif se trouve Georgii Samoilovitch Isserson. Auteur d’un court mais dense opuscule appartenant au corpus d’ouvrages qui ont nourri la pensée militaire soviétique dans les années 1920-1930, Issersson réfléchit sur l’avenir de la guerre à l’aune des enseignements et ruptures du premier conflit mondial. Dans The Evolution of the Operational Art, Issersson tire les conséquences de l’expérience de 1914-1918, tout particulièrement en ce qui concerne l’accroissement massif de la puissance de feu et la mécanisation des forces. Faute de pouvoir manœuvrer sur les ailes, la manœuvre s’effectue désormais dans la profondeur. Moins d’un siècle après la publication du livre d’Issersson, les Ukrainiens semblent avoir bel et bien créé un choc opératif dans la profondeur.

Ukraine - septembre 2022 : quelle mise en application de l’art opératif ? 

Carte du Institute for the Study of War (ISW) montrant les récents progrès ukrainiens.

Cette profondeur s’exprime à la fois dans les champs physiques et immatériels. La maîtrise de la guerre informationnelle par l’Ukraine n’est plus à démontrer. Lui donnant un net avantage moral sur la Russie au sein des pays occidentaux, la prédominance du narratif ukrainien a démultiplié la profondeur stratégique de l’Ukraine. En plus de sa base arrière immédiate (les territoires non occupés par la Russie au sein de ses frontières), Kyiv peut s’appuyer sur des arrières inattaquables par les armes russes (les pays en soutien). Alimentée en armes et en munitions par les nations occidentales, galvanisée par le piétinement russe et le soutien occidental, l’Ukraine a pu planifier une contre-offensive à l’échelle opérative.

L’acquisition de capacités de feux dans la profondeur a permis une approche systémique. Ciblant tout particulièrement les nœuds logistiques et le C2 (command and control), les Ukrainiens ont mené de main de maître leur manœuvre des feux. Cette dernière a mené à une dégradation progressive mais certaine du potentiel de combat russe sur différents secteurs du front. L’approche systémique a une nouvelle fois prévalu dans le champ informationnel. La focalisation de l’attention sur la région de Kherson, à travers l’annonce d’une contre-offensive à venir, puis le déclenchement effectif de celle-ci ont semble-t-il absorbé les réserves russes. Aux actions informationnelles et cinétiques contre Kherson a succédé l’offensive ukrainienne au sud de Kharkiv. L’attaque dans ce dernier secteur a visiblement été menée face à des forces russes dégarnies au profit du front sud-ouest. L’approche systémique a ainsi été pensée de manière séquencée dans la profondeur et la largeur du front. Le haut commandement ukrainien, appuyé sur le plan du renseignement et de la conception des opérations, a démontré dans sa planification une réelle vision opérative. Ce n’est pas le succès tactique qui a été recherché mais le choc opératif. Ce dernier se nourrit des actions menées sur l’ensemble du front. En l’occurrence, l’action ukrainienne lancée à Kherson a mis en place les conditions favorables pour le succès ukrainien dans le nord-est. En se ménageant un rapport de forces favorable sur le point d’application de son effort, l’armée ukrainienne a créé un choc opératif du fort au faible.

Afin de démultiplier l’effet du choc opératif, l’effort est mis sur l’exploitation dans la profondeur par des forces mobiles. Plus que la destruction des unités russes en première ligne, la conquête des axes et nœuds logistiques sur leurs arrières génèrent par effet d’entraînement une désorganisation et une usure accélérées, si ce n’est leur effondrement. L’exploitation requiert une logistique solide afin de soutenir dans la durée l’élan de l’assaut initial. L’enjeu consiste à organiser ses moyens (économie des forces), que ce soit dans le déploiement (échelonnement des unités) ou le temps (planification et conduite des relèves) afin de repousser au maximum le point culminant, c'est-à-dire le moment où l’offensive ralentira puis s’éteindra inéluctablement. L’exploitation se fait également dans la profondeur immatérielle : la succession d’images d’équipements russes abandonnés ou de soldats ukrainiens chaleureusement accueillis par les populations des territoires libérés alimente le narratif d’un triomphe de l’Ukraine. Renvoient-elles à la mémoire de la Libération pour une partie des populations européennes, créant un sentiment d’identification ? C’est possible. Au-delà de ses effets sur le champ de bataille, le choc opératif dépasse les frontières ukrainiennes pour agir sur la perception et le moral des populations.

[Mise à jour du 15/09/2022] Le masque de la victoire : la guerre est une dialectique

Le succès de l’offensive ukrainienne ne doit pas nous faire oublier que la guerre est une dialectique impliquant au moins deux ennemis (en l’occurrence, l’armée russe et l’armée ukrainienne). Au combat, manœuvres et contre-manœuvres s’opposent avec des résultats variables, plus ou moins visibles, plus ou moins étalés dans le temps et dans l’espace. Les importants succès récemment remportés par l’Ukraine ne doivent pas masquer le fait qu’aux remarquables qualités manœuvrières démontrées par les forces ukrainiennes s’ajoutent l’état de l’armée russe et son aptitude réduite à manœuvrer. Faute d’avoir anticipé puis réagi correctement, les troupes russes ont pris de plein fouet le choc de l’offensive ukrainienne. Il faut distinguer deux grandes causes à cet échec russe. La première est conjoncturelle et tient au façonnage opéré depuis plusieurs semaines par l’armée ukrainienne. Les frappes contre les flux logistiques et les postes de commandement, la première séquence offensive contre Kherson ont eu un effet visiblement déterminant sur la capacité de l’armée russe à contrer le plan ukrainien. L’autre cause touche aux structures mêmes des forces russes. Coordination interarmées, cycle du renseignement, processus de décision, etc. : sur ces différents aspects, l’armée russe souffre de graves lacunes dont l’étendue reste à préciser mais qui la pénalisent indéniablement, comme le montrent ses contre-performances opérationnelles persistantes depuis le 24 février.

L’échec russe apparaît d’autant plus éclatant sur le plan du renseignement. A l’heure de la guerre électronique, de l’OSINT (open source intelligence – renseignement en sources ouvertes) et du renseignement satellitaire, comment la concentration des forces ukrainiennes au sud de Kharkiv a-t-elle pu échapper aux capteurs russes ? Il est encore trop tôt pour discerner précisément et clairement les raisons de cette faillite. Le passé recèle toutefois quelques éléments de réponse. Dans son remarquable ouvrage Combattre en dictature : 1944 - la Wehrmacht face au Débarquement, Jean-Luc Leleu analyse le chaos régnant dans l’armée allemande le 6 juin 1944. Il y insère notamment une carte particulièrement intéressante (page 248) illustrant la perception allemande des actions amphibies et aériennes alliées. Nous possédons a posteriori une vision claire des opérations menées par les Alliés ce jour-là. En réalité, une telle carte montre bien la confusion créée par la saturation d’informations dans les états-majors allemands. Peinant à établir les axes d’effort alliés, attendant d’y voir plus clair, les chefs allemands se cantonnent à l’immobilisme. Ce dernier contribue à établir des conditions favorables pour le succès du Débarquement. Qu’en fut-il pour la contre-offensive ukrainienne de septembre 2022 ? Il est trop tôt pour faire exactement la part des choses entre la compétence du commandement ukrainien, l’apport occidental, la qualité des troupes engagées d’un côté et la faillite russe dans le commandement ou le renseignement de l’autre côté. Cette interrogation révèle néanmoins un vaste champ d’études qui s’annonce passionnant.

Ukraine - septembre 2022 : une synthèse réussie ? 

Préparé dans le temps et dans l’espace depuis des mois, suivant un séquençage dans ce même cadre espace-temps, le choc opératif génère un ébranlement du dispositif russe en Ukraine, au moins dans sa partie orientale. S’il est prématuré d’en tirer des conclusions sur l’issue du conflit et s’il est nécessaire de garder la tête froide, ce choc opératif produit des effets immédiatement observables sources de réflexions sur la planification et la conduite des opérations. A l’inverse de l’armée russe, les Ukrainiens, héritiers tout comme cette dernière de l’armée soviétique et de sa pensée militaire, ont montré une maîtrise de l’art opératif. A cela s’ajoute l’appui de l’OTAN et ses apports matériels ou doctrinaux. L’offensive ukrainienne de septembre 2022 et le choc opératif créé constituent-t-ils un exemple de synthèse réussie des pensées militaires occidentales et soviéto-russe ?

[Mise à jour du 13/09/2022] Les équipements de conception soviétique massivement présents dans son ordre de bataille (avant les livraisons de matériels occidentaux) en sont la manifestation visible : l’armée ukrainienne est héritière de l’armée soviétique au même titre que l’armée russe. Cet héritage ne se limite pas aux équipements qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Il est présent sur le plan intellectuel. A titre d’exemple, Oleksandr Syrsky, commandant l’armée de Terre ukrainienne, salué sur les réseaux sociaux pour son rôle dans la contre-offensive ukrainienne de septembre 2022, est entré en service en 1990. Formé dans une école militaire soviétique, encadré par des officiers eux-mêmes formés sous l’URSS, Oleksandr Syrsky a baigné durant au moins tout le début de sa carrière dans un environnement culturel militaire dont l’héritage est celui de l’Armée rouge. La suite de son parcours est intéressante : exerçant plusieurs commandements opérationnels dans le Donbass (acquérant ainsi une précieuse expérience), il est au cours des années 2010 l’interface de l’armée ukrainienne avec l’OTAN. Il ne s’agit pas ici d’ériger cet officier général en figure héroïque mais de l’employer comme support d’étude de la confluence entre cultures militaires ex-soviétique et occidentale. A quel point sa culture militaire ex-soviétique et les apports doctrinaux et intellectuels de l’OTAN se sont-ils nourris mutuellement ? Un syncrétisme s’est-il opéré aux différents étages de la hiérarchie militaire ukrainienne (officiers généraux, supérieurs et subalternes, sous-officiers) ? Beaucoup de choses ont été écrites sur le monde militaire russe et la culture de ses officiers. Il existe à côté un pan entier à explorer qui est celui de l’imprégnation de l’armée ukrainienne, culturellement héritière de l’armée soviétique, de ses pratiques et de sa pensée, par la culture de l’OTAN. Au-delà de l’appui (renseignements, matériel, formation) des pays occidentaux, quelle est la place tenue par cette rencontre de deux cultures militaires autrefois antagonistes dans les succès récents de l’armée ukrainienne ?

Septembre 2022

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H
Bonjour, je vous félicite pour cet article fouillé et sourcé historiquement. L'art opératif est la clé des guerres. Toutefois au delà de la mise en avant justifié de Oleksandr Syrsky, commandant l’armée de Terre ukrainienne, il faut prendre en compte l'implication crescendo des USA et donc de l'OTAN dans ce conflit, tout comme le faible volume du corps expéditionnaire russe, pour tenter d'approcher la réalité de cette inflexion opérative.<br /> <br /> Cet indéniable succès tactique des Ukrainiens qui n’est pas le premier, puisque sur Kiev en février ils avaient déjà manœuvré de manière remarquable notamment sur l’aérodrome d’HOSTOMEL pour éviter à la capitale l’encerclement, est en fait le résultat d’une manœuvre opérative combinant déception, renseignement, frappes dans la profondeur, logistique de théâtre que jusqu’à présent l’armée ukrainienne avait eu des difficultés à développer. Une montée en puissance des FAU qui vient déstabiliser une opération spéciale dont les effectifs faibles au regard de la taille du front et des actions à conduire constituent le talon d’Achille principal des Russes.<br /> <br /> La dimension de ce qui s’est passé sur le théâtre des opérations ne peut toutefois manquer d’interroger sur le niveau d’engagement de l’OTAN et des USA.<br /> <br /> De facto, l’engagement quasi instantané des HIMARS sans formation préalable des servants (cf. les mois de formation pour servir les canons CAESAR). L’absence d’images ou reportages montrant les servants des HIMARS en action alors que les reportages sur les CAESAR en situation ont été nombreux. Secret militaire diront certains oui mais pas uniquement. Cette discrétion sur les servants des HIMARS interroge (qui ?). Les moyens de ciblage mis en œuvre qui ont permis de couler le croiseur Moskova et qui maintenant permettent de frapper les objectifs à forte valeur ajoutée des arrières russes ne peuvent se concevoir sans l’engagement des moyens de renseignement et de ciblage otaniens. La coordination d’une logistique de théâtre extrêmement complexe en ce qui concerne les flux, la disparité et la quantité des moyens fournis aux Ukrainiens ne peut se concevoir qu’à un niveau impliquant d’une manière ou d’une autre le commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR). L’engagement avéré depuis 2014 des contractors d’ACADEMI est également plus que certains à un niveau bien supérieur à celui de 2014. La présence significative de combattants et conseillers anglophones.<br /> <br /> Donc cette offensive peut être vue plus comme une inflexion que comme un tournant décisif par :<br /> La manœuvre opérative réalisée par les Ukrainiens.<br /> L’implication crescendo de l’OTAN.<br /> La faiblesse en effectif des forces russes (trop peu, pour faire trop). Un RAPFOR défavorable de 1 pour 3.<br /> <br /> La suite à court terme (3 à 6 mois)? <br /> Les Russes ont subi une défaite plus psychologique que matérielle, humaine (peu de pertes, peu de prisonniers, peu de moyens détruits) et opérative : une sorte de débâcle sur ordre réussie qui a permis d’éviter l’encerclement. Deus évolutions possibles : modifier le RAPFOR pour au moins atteindre la parité, basculer vers un modèle proche de l’opération de l’OTAN en ex-Yougoslavie en 1999 en ciblant les infrastructures vitales du pays.<br /> <br /> Les Ukrainiens ont subi et subissent toujours des pertes importantes en raison de l’artillerie et l’aviation russes qui sont toujours présentes malgré la densité des moyens sol-air ukrainiens. Le RAPFOR très favorable en leur faveur pourrait leur permettre d’autres opérations comparables avec le soutien à la limite de l’engagement direct de l’OTAN. <br /> <br /> Les russes ont été surpris, ils ont intégré le niveau d'engagement des structures de commandement de l'OTAN. Ils ne se feront plus surprendre.
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O
Pourquoi cette fixation sur l'OTAN ?<br /> <br /> Il n'est pas très difficile de trouver de nombreuses sources Ukrainienne et US qui parlent ouvertement du support US et UK (et uniquement d'eux) sur le partage d'information. Les services UK et US auraient même aider le commandement Ukrainien à "Wargame" leurs offensives.<br /> <br /> Il est plus qu'improbable que le commandement de l'OTAN ait été intégré à une quelconque offensive, au vu du support tout relatif de certains membres (Hongrie, Turquie, Italie...).<br /> <br /> Je ne rentrerai pas dans le débat douteux de la présence de troupe US sur le territoire Ukrainien. La présence de légions international en Ukraine rend ce débat parfaitement stérile. Il vous est impossible de vous imaginer vous engager pour la défense d'une démocratie, vous n'y verrez donc jamais rien d'autre que des mercenaires/agents étrangers.<br /> <br /> Les russes ont été surpris à Hostomostel, Kyev, Kharkiv (la ville), Mariupol, Odessa, Moskva et dorénavant Kharkiv (l'oblast).<br /> Cela fait beaucoup de surprise pour une armée qui n'est plus sensé se faire surprendre. <br /> <br /> Les russes recrutent aujourd'hui des prisonniers sans expériences par l’intermédiaire du groupe Mercenaire Wagner (qui le publicise ardemment) face à une armée qui se professionnalise avec l'aide des meilleurs structures européennes (UK, DK, SWE, POL...) et qui défend sa nation. Incapable de provoquer la mobilisation de sa population pour une guerre dont elle n'a que faire, l'armée russe racle les fond de tiroir pour simplement tenir un front.<br /> <br /> Nous verrons dans les prochaines semaines l'état de l'art opératif mais je gage que vous serez tout aussi surpris que l'état-major Russe :).